La
rencontre de deux artistes dans une exposition repose sur la capacité des œuvres à se réfléchir
réciproquement : mais cela veut dire que les œuvres dialoguent
entre elles dans la mesure où elles cherchent à réfléchir
quelque chose hors d'elles, un monde qui leur soit commun. L'exercice
commande l'hypothèse d'un troisième terme, inconnu,
que la combinaison des deux autres (les oeuvres en présence)
permet de viser, dans une réflexivité double. Traditionnellement,
on concevait parfois l'art comme un miroir : il se peut que cette
réflexivité simple, frontale, soit devenue plus complexe
avec les innombrables "réflecteurs" qui augmentent
les points de vue possibles entre les réalités et les
simulacres, les originaux et les copies, l'être et le semblant
(plus retors encore que le "paraître").
Les peintures de Nina Childress mettent volontiers en oeuvre l'agrandissement
du motif, mais surtout une technique souple où le flouté et
l'"approximation hyper-réaliste" jettent le regard
dans une sorte de trouble devant ce qu'il voit. De même, les
objets agrandis de Lilian Bourgeat participent d'une modification étrange
des choses, de leur fonction, comme si ces choses conservaient leur
usage habituel mais que leur
destinataire était un Pantagruel du nouveau millénaire, nous obligeant
alors à nous adapter à des dimensions nouvelles. Par ailleurs,
ces deux artistes traitent de choses proches, quotidiennes, et y font passer
une sorte d'énergie lumineuse, colorée, vive : si bien qu'au bout
du compte, ils semblent soucieux l'un et l'autre, à travers leurs œuvres
inquiètes mais joyeuses, de grandir le spectateur.
Le Frac Languedoc-Roussillon proposera aussi cette année de nombreuses
occasions de se rincer l'œil : que doit-on attendre de l'art que cette salutaire
gymnastique qui apprend à distinguer le réel de l'illusoire, les
choses de leur ombre, les originaux des copies et les originaux des multiples
simulacres qui encombrent nos vies de fantômes tangibles ? C'est que le
semblant est lié à l'être comme la moutarde à la saucisse,
on ne peut croquer l'une sans avaler l'autre !
Soucieux de votre santé, Nina, Lilian, Marcel, Robert, Ernest et beaucoup
d'autres vous souhaitent par avance une très bonne année 2006.
Emmanuel Latreille
directeur du Frac Languedoc-Roussillon
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