Les
représentations dramatiques de l'actualité s'inscrivent
dans une tradition picturale établie surtout depuis le mouvement
romantique, inauguré par Le Radeau de la Méduse (1819)
de Théodore Géricault et Les Massacres de Scio (1824)
d'Eugène Delacroix. Evénements tragiques, naufrage
en mer ou horreurs de la guerre, ces oeuvres ont révolutionné le
grand genre de la peinture d'histoire en adoptant le point de vue
des victimes.
Aujourd'hui l'histoire
contemporaine est colportée par des
images traitées dans la presse et les chaînes télévisuelles,
après avoir été regroupées et diffusées
par les agences qui gèrent désormais autant les reportages
des professionnels que des images prises spontanément par
des témoins fortuits de faits divers, d'actes de terrorisme
ou de guerre. Face au réalisme le plus cruel véhiculé par
le flot ininterrompu d'images des écrans d'Internet et de
la télévision, Sylvie Jaubert tente alors seulement
de figer par la peinture quelques clichés qui puissent s'installer
plus durablement dans nos mémoires, comme un arrêt sur
image pour un appel à la conscience réflexive du spectateur.
Une litanie de
soldats vus de dos, et en plan rapproché,
est traitée à l'aquarelle en noir et blanc et vient
s'opposer à une série de peintures à l'acrylique
figurant un clan de victimes. Masquer la figure, nier l'être
par un voile, une cagoule, ou pire un sac poubelle, les portraits
aux identités bafouées par l'odieuse suffisance des
dominateurs forment l'implacable démonstration de Sylvie Jaubert.
Dans son œuvre, les victimes n'ont même plus à offrir
de visage ni de regard pour que l'on se souvienne de leur traits.
Rayés du genre humain, ils sont exclus de la mémoire
(télé)visuelle du monde. Chaque toile tente alors de
sortir encore une part d'humain de ce cortège d'humiliations.
La suavité des couleurs, le décadrage et la légèreté d'une
exécution d'apparence rapide, qui s'opposent aux images glacées
trop vite consommées par l'actualité, briguent une
autre forme de rétention du regard des spectateurs. La peinture
n'est alors pas descriptive, elle refuse de rapporter, de réduire
l'image à ses codes de représentation initiale. L'artiste
y ressent la nécessité de sortir la photographie de
reportage de sa gangue qui l'a destinée à une marchandisation
par les spéculateurs de l'image, tous dévoués à une
consommation médiatique inflationniste.
Face aux documents
de presse, l'artiste se questionne sur une possible représentation picturale des exactions intolérables
de torture, d'humiliation, de violences physiques et morales que
nos contemporains infligent aux ennemis de leurs idéologies
ou de leur convictions religieuses. Témoigner et dénoncer
l'horreur par la peinture, en prenant le risque de rendre alors supportable
l'inacceptable, est l'une des responsabilités qu'endosse Sylvie
Jaubert par son travail. De crainte d'une esthétisation des
abominations, après la Shoah les artistes n'avaient-il pas
aussi remis en cause la pertinence du réalisme dans la représentation
?
Jacques PY, directeur du Centre d'art de l'Yonne.
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