Les oeuvres de la série satirique « Songe et mensonge » seront
exposées autour du célèbre « Rideau de
scène pour le Quatorze - Juillet » de Pablo Picasso
(1936) au musée d’art moderne et contemporain de Toulouse.
Ce sont ainsi quarante et une pièces peintes sur papier d’Antonio
Saura (1930-1998) que les Abattoirs nous proposent de découvrir.
Comme l’artiste expressionniste le définira lui même
dans son écrit « songe et mensonge» (traduction
française par Gérard de Cortanze in Mémoire
du temps, Carnet de notes, La différence, 1994), cette œuvre
illustre en un sens une partie de sa pensée, de son engagement
politique et fait échos aux propres engagements de Pablo Picasso
:
« les dessins de cette série satirique, commencés
en 1958 et terminés en 1962, furent, de longues années
durant, gardés au secret, pour des raisons que l’on
comprend aisément. Seuls quelques amis en connaissaient l’existence.
Quelques pièces figurèrent dans des expositions à l’étranger
puis, plus tard, lors d’expositions à caractère
thématique.
Il existe, vis-à-vis de mon travail en particulier et de
l’art espagnol d’après-guerre en général,
un énorme malentendu. Beaucoup pensent que la fin de la dictature
franquiste impliqua pour plusieurs artistes sinon une déperdition
de motivation du moins un affaiblissement de leur énergie.
Comme si une époque de grisaille et de malheur suffisait à provoquer,
par réaction, une éclosion créatrice, sans penser – ce
fut mon cas – que la source de cette énergie peut résider
dans un milieu subjectif où tout ce qui relève du biologique
et du tempérament, l’introversion provoquée par
la maladie et la soif de savoir, à quoi il faut ajouter l’ouverture
provoquée par l’exil volontaire, comptent autant si
ce n’est plus que le poids de l’histoire ou la pression
de la vie au quotidien.
Je pense que l’apparition du drame et de la monstruosité ne
relève pas seulement de l’indignation ou de la morbidité,
mais aussi de certaines formes de complaisance , d’ordre culturel
ou affectif et, pourquoi pas, de la résolution de problèmes éminemment
plastiques. De la même façon : déduire que l’art
produit par un pays déterminé, en un moment historique
précis, n’est que la conséquence d’une
situation répressive et le fruit réducteur d’une
aberrante et masochiste interprétation. J’ai toujours
pensé que si l’Espagne avait pu jouir de davantage de
liberté, l’art n’en eût été que
plus fertile, plus vrai et en même temps plus universel.
Ces séries de dessins satiriques semblent aller à l’encontre
de cette conviction : sans doute pour refléter une attitude
parallèle et d’une certaine façon marginale ;
de la critique d’une situation spécifique absolument
négative, c’est à dire d’un art du Contre
et non du Pour. Le franquisme fût certes un phénomène
monstrueux qu’il était nécessaire de combattre – et
je le fis dans la mesure de mes moyens, presque toujours en marge
de ma peinture -, mais l’art reste, à mes yeux, une
tentative de représentation du fait phénoménologique-intemporel
par le biais d’une technique subjective recourant à part égale
au fantasme et à la plastique, c’est à dire :
la naissance d’une beauté monstrueuse et fatale éloignée
de tout conditionnement circonstanciel.
Ces dessins, peut-être, n’auraient pu surgir en un
autre moment, et probablement pas en un autre lieu, mais leur diffusion
réduite les rendit inefficaces. Une consolation pourtant :
ni les Désastres de la guerre de Goya, ni le Songe et mensonge
de Franco de Picasso n’aidèrent réellement à la
chute du despotisme. Je ne tire aucun orgueil de leur destin, et
moins encore de leur origine. Me reste au moins face à leur
présence , la certitude que ce qui ne se fait pas au bon moment
ne se fera jamais ; les motivations ne seront pas les mêmes – quant
au trait (au tracé du peintre), sa graphologie, il en reste,
avec le temps, à jamais altéré ».
Cette exposition inédite est le fruit d’une collaboration
suivie entre la Succession Antonio Saura et les Abattoirs, qui s’amorce
ainsi de façon magistrale en associant pour la circonstance
deux des artistes majeurs de la seconde moitié du XX ème
siècle autour de nos collections…
Commissariat : Alain Mousseigne, Conservateur en chef des Abattoirs
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