En 1976,
René Daniëls achève
ses études à l’Académie royale des beaux-arts
de Bois-le-Duc. Puis dix ans lui suffiront pour s’imposer comme
l’un des plus grands peintres des Pays-Bas — nation qui,
comme on sait, en produisit beaucoup et des plus fameux. En 1987,
en effet, une congestion cérébrale, dont il n’est
toujours pas remis, met un terme à sa carrière d’artiste.
Le tournant des années 70et 80 est marqué par un temporaire
retour en vogue de la peinture figurative (post-expressionniste)
en Europe et aux Etats-Unis. En Allemagne la compétition est
ouverte entre deux générations, celle des Kiefer, Lüpertz,
Baselitz, Penck… et celle des Nouveaux Fauves (Neuen Wilden).
L’Italie, elle, accouche de la Transavantguardia. Et la France,
de la Figuration Libre. Aux États-Unis, c’est l’intermède
de la Bad Painting.
Dans le contexte de cette postmodernité euphorisée
par le marché (car la peinture se vend toujours mieux et plus
chère, et ses formats vont alors croissant), l’œuvre
de Daniëls affiche la différence par ses références
explicites à Baudelaire (La Muse Vénale) et Apollinaire,
mais aussi par les flèches qu’il envoie contre la tendance
(certains penseront : contre son camp), dont il se démarque
en collectionnant les titres empreints de dérision comme Academie,
1982, L’esprit des temps dans l’art occidental, tel que
vu à la Documenta, 1982, The Most Contemporary Picture Show,
1983, Palais des Boosaards, 1983, etc.
En 1984, Daniëls trouve un motif, qu’il reproduit dès
lors avec insistance. On reconnaît sans peine dans ce motif
la vue simplifiée d’une salle d’exposition, réduite à deux
ou trois pans de murs convergeant ornés de tableaux monochromes
approximatifs, dont certains prennent la forme de… trous de
serrure ! De nombreuses variations seront peintes sur cette trame.
Les unes très épurées, les autres chargées
de détails qui viennent surligner ou contrarier le schéma
initial. Sans s’affranchir complètement de la figuration,
Daniëls pose dans ce motif, qui rappelle le Segno Arte, inlassablement
repris par Pistoletto depuis 1976, le point de départ d’une
expérience où recherche plastique et interrogation
sur le statut de l’œuvre d’art jouent au coude à coude.
Des tableaux somptueux seront ainsi produits, tandis que Daniëls
se moque de leur destin d’objet de consommation autant que
de sa carrière d’artiste européen nanti de la
consécration américaine. (Le motif répété évoque
aussi la forme d’un nœud papillon. De là à suggérer
que tout succès tend vers le succès mondain, voire
la collaboration… à l’instar du destin de son
très endurant compatriote Van Dongen, fauve fulgurant au début
du siècle, puis portraitiste de célébrités.)
Motif et signature se confondent ainsi jusqu’en 1986-87, où l’artiste
entreprend une nouvelle série de tableaux, les Lentebloesem
[Floraison de printemps], qui se présentent comme des arbres
généalogiques, et sur lesquels peuvent être lus
les titres de tableaux antérieurs, des réflexions personnelles
et des références à des lieux ou des artistes
qui ont marqué Daniëls. Ultime retour sur lui-même,
c’est ici que l’œuvre s’accomplit. La série
ne compte que six tableaux, dispersés aujourd’hui, mais
que nous nous efforçons
de réunir à Kerguéhennec.
Près de vingt ans après, dans un contexte qui peut
rappeler celui du début des années 80, mais où la
peinture figurative (entre-temps disparue et réapparue) se
veut plus savante, l’œuvre de René Daniëls,
que beaucoup de jeunes artistes ne connaissent pas, est d’une
brûlante actualité, et on peut comparer sa persistance à l’effet
pénétrant qui a permis à l’art conceptuel
d’exercer une si puissante influence, à vingt ans d’écart,
sur les artistes de la génération des années
90.
René Daniëls vit à Eindhoven, où il est
né en 1950, et où son fonds d’atelier, administré par
la Fondation qui porte son nom, est déposé au Van Abbemuseum.
Dans un ensemble de dessins conservés sur place Daniëls
fait un étrange parallèle entre les villes d’Amsterdam
et d’Eindhoven. En raccourcissant leurs deux noms, celles-ci
deviennent A…dam et E…ven.
Frédéric
Paul.
Opération menée avec l’aide du Van Abbemuseum
d’Eindhoven,
de la Fondation René Daniëls et le soutien financier
de la Fondation Mondrian.
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