Un soir d’été au café Van
Gogh, lors des avant-dernières
Rencontres d’Arles, Isabelle Darrigrand — ainsi qu’elle
l’avait fait précédemment pour le collectif Tendance
flou— nous proposa cette carte blanche dans Photos Nouvelles.
Le ciel était bien mauve et la terrasse très jaune. Pour
la première
fois, cette proposition nous obligeait à nous retourner sur
nous-mêmes : est-ce que le couple que nous formions pouvait être
un « collectif » à lui tout seul ? Autrement
dit, est-ce que
le fait d’être « deux » nous autorisait à accepter
cette invitation ?
Cela faisait bientôt 10 ans que nous étions entrés « ensembles» en
photographie — par effraction peut-être
et sans doute aussi par désoeuvrement... Ensemble, mais seuls.
C’est-à-dire
en dehors de toute communauté et de toute chapelle... La
photographie qui nous plaisait alors n’appartenait à aucune école distincte. Tout au plus à un courant diffus de
photographes qui semblaient tous avoir pris « le maquis ».
Si
bien qu’en guise de vita contemplativa, il nous semblait plutôtê
tre entrés dans « le désordre »... Aussi à l’occasion
de la
parution de ce numéro spécial de la revue Photos-Nouvelles,
Frédéric Moisan nous invite à poursuivre ce questionnement à
travers une exposition collective du 22 février au 22 mars.
Au départ donc, deux pratiques « complices » d’une
photographie que nous nommerons ici — par précaution
buissonnière. Le recours à ce moyen d’expression
n’étant pas
pour nous un choix mais une évidence participant de
l’essentiel de l’acte photographique : l’amateurisme
accepté dans son sens amoureux. D’où l’absence
de thématiques circonscrites ou de genres circonspects dans notre travail.
Ainsi nous tenons-nous toujours au seuil de l’intime lorsque
nous photographions, précisément dans ces moments de
vacance, ces « instants quelconques » qui constituent souvent
le plus clair ( et le plus obscur ) de notre temps. Mais très
vite, à mesure que les images sont tirées, triées,
ce jeu de
photographies devient surtout pour nous un combinateur de
formes qui trouve de plus en plus sa justification entre les
images et donc dans le livre. Cette manière de ( ne pas ) travailler
nous permettant de passer pour ainsi dire derrière
ces photographies et d’accéder à un autre plan
: celui de la
fiction où un passage s’effectue de l’intime vers
l’indifférence.
Ces images de la même manière qu’on transcrit l’oral
paré
crit glissent alors vers une forme de « récit » :
du simple
journal intime on accède au roman. Quant à ce que ce « roman
raconte » c’est précisément pour tenter de
le définir que nous
avons souhaiter convoquer dans ce numéro et dans cette
exposition, un certain nombre d’auteurs et d’amis dont
le
travail nous importe, nous porte mais aussi nous déporte...
Nous présenter ainsi comme les défenseurs du « quelconque» et
du « transport amoureux » paraîtra
sans doute bien
superfétatoire à certains mais il n’empêche
: c’est bien ce
fameux « désoeuvrement » dénoncé par
le Président de la
République française et laissé en friche par les
avant gardes—
et peut-être bien pour ces raisons mêmes — qu’il
nous
plaisait ici de questionner en regard de la photographie. Car,
paradoxalement, rien ne nous paraît plus « subversif»à l’heure
qu’il est que le sentiment amoureux et le désoeuvrement.
Jean-Luc Nancy a déjà montré, au milieu des années
80, ce
en quoi les amants et leur « vacance » revêtait une
dimension éminemment politique : « Les amants exposent
par excellence
le désoeuvrement de la communauté. Le désoeuvrement
est
la face commune et l’intimité. Mais ils l’exposent à la
communauté, qui déjà partage leur intimité.
Ils sont pour la
communauté sur sa limite, ils sont dehors et dedans, ils n’ontà
la limite, pas de sens sans la communauté et sans la
communication de l’écriture : c’est là qu’ils
prennent leur
sens insensé. »
Ce à quoi Maurice Blanchot répondra dans La Communauté inavouable
: « La communauté des
amants, que ceux-ci le veuillent ou non, qu’ils en jouissent
ou non, qu’ils soient
liés
par le hasard, « l’amour fou » la passion de la mort
(Kleist), a
pour fin essentielle la destruction de la société. Là où se
A T T E S A
À
l’occasion de la publication du numéro spécial
de Photos Nouvelles consacré à Anne -Lise Broyer & Nicolas
Comment, Frédéric Moisan invite ces deux photographes à poursuivre
leur questionnement sur l’Italie et le
désoeuvrementamoureux souslaformed’unecarteblancheetd’uneexpositioncollectivequiréunira
notamment
Pierre Alferi, Anne-Lise Broyer, Nicolas Comment, Julie Ganzin, Paul-Armand
Gette, Bernard Guillot,
André S. Labarthe, Françoise Nunez, Bernard Plossu, Salvatore
Puglia, Denis Roche, Anne-Laure
Sacriste, Lou, Dominique Mahut, Patrick Bouvet, Richard Dumas, Denis
Darzacq...
forme une communauté épisodique entre deux êtres
qui sont
faits ou qui ne sont pas faits l’un pour l’autre, se constitue
une machine de guerre ou pour mieux dire une possibilité de
désastre qui porte en elle, fût-ce à dose infinitésimale,
la
menace de l’annihilation universelle ( ... ) Ainsi trouvera-t-on,
qu’elle a aussi un sens politique astreignant et qu’elle
ne nous
permet pas de nous désintéresser du temps présent,
lequel,
en ouvrant des espaces de libertés inconnus, nous rend
responsables de rapports nouveaux, toujours menacés,
toujours espérés, entre ce que nous appelons oeuvre et
ce que
nous appelons désoeuvrement. »
Qu’ajouter à ce dialogue — qui aurait pu suffire à conclure
une fois pour toutes cet édito ( si ce n’est pour nous
justifier une nouvelle fois et tenter de désamorcer le doute inhérent à notre
proposition ) — que cette phrase de Barthes située
en
exergue de ses Fragments d’un discours amoureux : « la
nécessité de ce livre tient dans la considération
suivante. Que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude ».
ANNE-LISE BROYER & NICOLAS COMMENT
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