Une
trentaine de photographies extraites de plusieurs séries en couleur réalisées entre 2004 et 2006
seront exposées. Bobigny centre ville (2004), La chute (2006).
La vidéo 29 vidéophones, Bobigny Centre ville réalisée à partir
d’un montage de 29 courtes séquences prises avec un
téléphone portable par Geoffrey Sorin, un jeune habitant
de Bobigny sera également projetée dans l’espace
d’exposition.
La chute, variation sur
le thème du saut dans le vide
par Virginie Chardin
En 2003, au moment de
la guerre du Golfe, Denis Darzacq s’est
rendu en Algérie pour faire un reportage sur un groupe de
danseurs algériens, répétant avec deux compagnies
de danse française un spectacle de hip hop pour une tournée
internationale. Les jeunes garçons, concentrés sur
l’effort, savaient que cette sélection pouvait marquer
un tournant de leur histoire en leur ouvrant la porte des frontières.
Plus tard, en revenant sur ces prises de vues, le photographe s’est
trouvé frappé par l’image des jeunes en suspension
dans l’espace. Il effectuait alors un travail personnel sur
les cités de Bobigny et leurs habitants, qui a donné lieu à l’édition
du livre Bobigny centre ville avec Marie Desplechin. En 2006, poursuivant
le motif de l’évolution des corps dans l’espace
urbain, Denis Darzacq a demandé à des danseurs et des
sportifs d’effectuer des sauts devant des fonds qu’il
avait lui-même repérés, choisis et préalablement
maquettés. Revêtus de vêtements ordinaires choisis
avec le photographe, ces derniers ont été invités à entrer
en scène, à l’intérieur d’un cadre
précisément défini.
Tout a été réglé à l’avance,
tout est prêt. Et les modèles se lancent dans l’espace.
Rien de faux dans ces scènes, saisies à un instant
qi a bien existé, pas de fiction, nulle retouche ni trucage.
Pris dans des cours d’immeubles ou des rues du XIXe arrondissement
parisien, de Nanterre et Biarritz, ces jeunes ne jouent que leur
propre rôle et se contentent d’effectuer des sauts dans
un décor urbain moderne. Le photographe prend des images,
n’intervenant que pour donner quelques indications de mouvement.
Pourtant, au moment où le saut se produit, l’aléa
et la force de gravitation font leur entrée.
Alors l’histoire peut commencer. Celle lointaine d’Icare
poussé par son père à prendre son envol, dans
une belle tentative de défier les lois de l’univers
et de la pesanteur, avant de retomber vaincu par plus puissant que
lui. La résistance du rêve à la raison, Newton
et Galilée. La jouissance des hauteurs, le bonheur des ardents,
des sauvages, des sportifs. La beauté convulsive des figures
de style de la danse, de l’athlétisme, du cirque et
du jeu vidéo. L’audace de léviter du peintre
de l’espace se jetant dans le vide. Le vent de l’inutile,
la force et l’espoir d’un désir doux oubliant
la froideur des matières et du temps. Le mouvement silencieux
qui se fige au moment où l’homme se livre, ou se délivre.
Et aussi, l’austérité silencieuse de nos habitats
ordinaires, monumentaux mais pauvres, où les discours de l’architecte
se dissolvent derrière la patine écaillée et
les salissures de la vie quotidienne. L’ironie de Brueghel
et du monde devant la grandiose et pathétique tentative de
l’oiseau qui se noie. Dédale ou la mélancolie,
l’arrogance et son retour de flamme, la descente, le retour
au réel, les coups et la douleur, le sol et la terre. Ce qui
se passe ensuite ne nous regarde plus.
Denis Darzacq dépeint depuis vingt ans la vie, les sensations,
les corps, les vides et l’univers des gens de sa génération, à travers
le prisme d’un style esthétique et graphique qui n’appartient
qu’à lui. Il signe aujourd’hui une œuvre
rigoureuse, singulière et mature, sans faux-semblant ni fioriture,
où la simplicité se joint à l’énergie.
La Chute
par Magali Jauffret
(...) La chute, série avant tout formelle, plastique, mais
aussi métaphore d’une jeunesse qui veut entrer dans
le jeu, hurle son désespoir et provoque d’autant plus
de questions chez le spectateur que la chute, devenue un mouvement
propre au projet, ne rappelle plus du tout un mouvement de danse:
qui sont ces jeunes vêtus comme il est d’usage dans les
quartiers? Que vont-ils devenir, que va faire la société de
leur énergie, de leurs corps ? Quel point de déséquilibre
vont-ils oser ? Jusqu’où cela va-t-il les mener ? Comment
stopper l’anxiété qui se dégage du mystère
de leurs corps envolés, en lévitation devant des rez-de-chaussée
d’immeubles systématiquement claquemurés, comme
abandonnés ? (...) Tirant déjà ce même
fil de la représentation des corps d’aujourd’hui
dans des villes d’aujourd’hui, Denis Darzacq avait, auparavant,
avec la série Nus, mis en majesté des corps dénudés,
mais pas des corps de top-models, des corps comme vous et moi évoluant
dans des zones pavillonnaires assez claustrophobiques. Car ce qui
passionne depuis des années ce photographe, c’est l’étrangeté d’un
corps naturel évoluant dans un milieu urbain aussi construit…
Magali Jauffret, Photoworks, novembre 2006 - avril 2007
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