« Les propositions vidéographiques
d’Anne Durez semblent toujours émaner d’un point
de vue désincarné.(…). Le cadrage se veut sans état
d’âme, comme pré-calculé, de façon à demeurer
hermétique à l’émergence imprévisible
des événements (…). À l’instar de
certains usages contemporains de l’image, Anne Durez met en
place un regard mutant qui hésite entre la caméra de
surveillance et le point de vue bienveillant d’un Dieu absent,
capable de tout voir et de tout entendre. Véritable oeil du
temps et des postures extrêmes, le regard inventé par
l’artiste décale l’émotion du spectateur
au profit d’un oeil-machine, qui n’est pas sans évoquer
celui préconisé par le cinéma d’Andy Warhol.
C’est un visible inédit qui se révèle
ici, loin des codes induits implicitement par l’oeil anthropomorphique,
qui cherche à voir autrement le monde, ou à voir un
monde autre.» Stéphanie Katz , in Paris-art.com, avril
2006
En
2005, Anne Durez se rend sur l’île
Spitzberg dans le cadre d’une résidence Villa Médicis,
hors les murs, financée par l'Agence Française d’Actions
Artistiques. Le Spitzberg île principale de l'archipel du Svalbard
est situé au-delà du cercle polaire Arctique. Pendant
une période centrée autour du solstice d’hiver
et située entre le 23 septembre et le 21 mars le soleil ne
se lève pas pendant plusieurs semaines.
Le projet d’Anne Durez est d’assister à cette
lente apparition du soleil au-dessus de la ligne d’horizon
et de se confronter physiquement aux conditions extrêmes du
cercle polaire, d’observer les contraintes et les rituels qu’il
implique.
Le
résultat de ce périple est un film
de 47 minutes qui mélange ses observations du réel
avec des éléments fictionnels. Le film navigue entre
documentaire et fiction. L’artiste a choisi de ne laisser aucune
parole ou commentaire. La bande son est faite du bruit du vent, du
bruissement des corps se déplaçant dans la neige, du
cri des animaux de la banquise… Il est travaillé dans
sa puissance et son rendu pour envelopper le spectateur, capter son énergie
et son attention. Les plans de paysages et d’actions humaines
se succèdent à un rythme permettant au spectateur de
construire son propre récit. Chaque plan relève d’un
regard dégagé de tout jugement et aussi d’une
tentative de narration détachée de l’envie d’être
là au bon moment. Elle révèle le plaisir pris à attendre, à filmer,
sans doute à ressentir et ensuite au montage, à juxtaposer
les images qui parfois s’alimentent l’une l’autre
pour rendre tangible cette réalité indéfinie …
Le spectateur
plonge dans des univers qui sont à des « années-lumière » de
son environnement habituel. À chaque changement de séquences,
ses impressions sont modifiées, le temps s’étire
et son récit s’en trouve altéré. Chacun
des plans contient sa propre fiction, la conséquence est une
multiplication sans contrôle des points de vue sur l’image.
Chacun peut se raconter sa propre histoire. Le film constitué d’échos
et de résonances, ne comporte pas de message central susceptible
de l’unifier, il semble tissé comme dans un
songe
avec ses surprises et ses étrangetés. La représentation
d’un monde dont le spectateur physiquement convoqué fait
l’expérience. Au
Dourven, l’artiste imagine un dispositif d’exposition
entraînant le spectateur dans un dédale de salles qui
alternent entre obscurité et lumière. Chaque espace
ménage ses effets de surprises. Dans ces pièces Anne
Durez présente des photographies et des documents vidéos,
entretiens de quelques personnages rencontrés sur l’île,
actions ritualisées de l’homme sur cette nature. La
projection du film Année lumière placé au coeur
de l’exposition engage un dialogue avec ces différentes
salles et le parc qui l’entoure. L’expérimentation
de l’espace, ainsi construit, amplifie la confrontation du
réel et de la fiction. Le parc du Dourven, milieu naturel
domestiqué et sans danger apparent est une construction
de la nature dans notre monde occidental.
En sortant de l’espace d’exposition le spectateur peut
avoir cette impression fugitive d’appartenir à un décor
bienveillant et douter de sa perception de la réalité.
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