Depuis plus de vingt-cinq ans Gilbert
Gormezano et Pierre Minot empruntent les gorges des torrents et
les chemins
de crête, les rivages et les plateaux qui unissent les sentiers
du réel aux voies imaginaires. Longue marche solitaire au
gré de la vie, ponctuée de stations rêveuses
où s’entrevoit, par l’épreuve photographique
et l’expérience physique, cette énigmatique présence
aussi fugitive qu’une ombre, vibrant reflet au cœur du
monde, animant la danse silencieuse et infiniment chatoyante de la
matière et de la lumière. Qu’elles soient ou
non préméditées, les images de cette exploration
commune restent imprévisibles et constituent au fil du temps
une œuvre singulière.
Leur rencontre avec Robert Misrahi, philosophe éclaireur
de l’être, a mis en lumière la libre orientation
de cette réflexion photographique, pensée en images,
sur les aurores de l’existence, quand la présence à soi
se révèle dans le regard du monde.
L’Ombre, le Reflet, projet produit spécialement pour
la Maison Européenne de la Photographie, retrace en partie
l’itinéraire photographique accompli entre 2002 et 2007
en dialogue avec le philosophe. L’ensemble des œuvres
de l’exposition fait partie de la collection de la MEP.
[…] À l’ordinaire, les photos mêlent leurs
formes dans le surgissement d’une description du réel
dans tous ses accidents significatifs. Mais la signification n’est
plus rien lorsqu’on a compris combien la fondamentale rencontre
est entre cette double réalité sous-jacente, et qu’elle
dépasse de très loin notre échelle humaine.
Certes, Minot et Gormezano gardent une présence humaine face
aux présences cosmologiques. Mais l’humain est ici,
de part en part, communion et accueil. Réalité visuelle
de ce “retour à la chose même” dont nous
parle un philosophe comme Edmund Husserl. Minot et Gormezano sortent
d’eux-mêmes pour faire leurs œuvres. Ils s’y
projettent comme s’y projettent aussi matière et lumière.
L’impalpable lumière, sa transparence, s’y révèle
soudain habitée de formes. L’opacité profonde
de la matière s’y révèle contenir en puissance
des images qui ne peuvent se manifester que par l’intrusion
de la lumière. […]
Jean-Claude Lemagny
(Extrait de “La Photographie est à la rencontre de la
Terre et du ciel”, in L’Ombre, le Reflet, Skira - Flammarion,
2009)
[…] Minot et Gormezano ont renoncé, peut-être
momentanément, à la nudité du corps qui caractérisait
jusque-là leur travail.[...] Aujourd’hui, la figure
vêtue semble paradoxalement avoir dépouillé davantage
encore son identité. Plus au demeurant que de façon
intermittente. Dans Les demeures indéterminée, plus
lointaine, tout détail anatomique aboli, uniformément
sombre et réduite au dessin de ses contours, silhouette désormais
plutôt que figure, elle semble parfois à peine plus
dense que son ombre. Elle n’apparaît elle est floue et
comme tremblante, au cœur de l’architecture dont elle
semble donner l’échelle. Dans Les voies, on l’aperçoit
par instant, minuscule et perdue sous les futaies ou sur la neige
(mais focalisant le regard, comme si c’était la présence
qui soudainement donnait sens au lieu). En total contre-jour, elle
se réduit à une tête (Les étincelles),
ou un bras levé émergeant de la vague (Les miroirs).
Mais dans Le haut-pays, elle occupe le premier plan ou le second
plan, et se détache avec netteté sur le paysage grandiose,
ciel, montagnes, lacs (la série est entièrement consacrée à des
lieux où les artistes ont fait des séjours prolongés,
vécu, dormi, dont ils se sont profondément imprégnés).
Placée en position de médiateur entre le spectateur
et le paysage, la silhouette vue de dos rappellerait alors immanquablement
certaines peintures de Friedrich - en particulier Le voyageur devant
la mer de nuage - n’était sa petitesse extrême,
qui exclut toute exaltation romantique de la figure humaine solitaire
et surplombante. Immobile, précise, anonyme, tache noire aux
détails indiscernables, elle n’en dégage pas
moins une étrange impression de stabilité, de sérénité.
Partout ailleurs, la figure n’est présente que par son
ombre ou son reflet. Et si on croit l’apercevoir sur une muraille
rocheuse criblée d’alvéoles dans la série
des Citadelles, il s’agit d’un artefact comme il arrive
très exceptionnellement aux artistes d’en introduire
dans le paysage, jouant de cette présence illusoire, sur la
frontière entre le réel et l’imaginaire, semant
l’incertitude et le doute.[…]
Colette Garreaud
(Extrait de “Miroirs de la présence”, in L’Ombre,
le Reflet, Skira - Flammarion, 2009)
http://www.minot-gormezano.com
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