liste des participants :
Martin Barré (F)
Brassaï (F, né en Hongrie)
Joseph Crépin (F)
François Dufrêne (F)
Hubert Duprat (F)
Helmut Federle (CH)
Bernard Frize (F)
Jochen Gerz (D)
Raymond Hains (F)
Simon Hantaï (F, né en
Hongrie)
Gilles Ehrmann (F)
Thomas Huber (CH)
Tony Matelli (USA)
Richard Monnier (F)
Bernard Piffaretti (F)
Steven Pippin (GB)
Malick Sidibé (Mali)
Didier Vermeiren (B)
Jacques Villeglé (F)
Ian Wallace (CA)
Avez-vous lu les Considérations intempestives de Nietzsche
? … Non ? Alors, vous n’avez certainement
pas lu ses Considérations inactuelles, puisqu’en français
le même recueil de textes porte alternativement ces
deux titres. Les traducteurs sont partagés, en effet. Et force
est de constater qu’ils n’ont pas toujours la
même approche de l’étymologie. Car « intempestif »,
le philosophe allemand le fut évidemment et il s’en
fit
même une spécialité. Mais « inactuel » ?
Vraiment ? Nietzsche, démodé ? Même si cet adjectif
est plus
fidèle au titre original, qui oserait ? C’est pourtant
dans l’esprit de réflexions vouées à l’usure
du temps que
le philosophe écrivit (très rapidement) ces textes.
Des textes intempestifs autant qu’inactuels, donc, pour le
philosophe systématique que… Nietzsche n’était
pas… Nous y voilà !
Comment concilier l’actualité avec une certaine idée
de l’histoire ? Comment faire de l’accident de
parcours une règle de vie ? Ou comment le prévenir
pour protéger la vie ? Comment se préparer à être
les
contemporains de notre époque ? C’est vers ces questions
que se met doucement à errer la pensée. Et ce sont
ces préoccupations qui ont guidé le choix des oeuvres
de la première exposition du Domaine de
Kerguéhennec en 2009.
Au chapitre de la permanence, les liens indéfectibles du Frac
Bretagne et du Centre d'art
contemporain/Centre culturel de rencontre qui a fait du Domaine de
Kerguéhennec sa raison sociale.
Au chapitre du bouleversement permanent : la vie comme elle vient,
traçant son chemin sinueux vers un
avenir incertain, et la vision qu’en donnent les artistes :
une vision inattendue, même lorsqu’elle se veut
distanciée ou banale.
Il y a plus de vingt ans, le Frac donnait naissance au Centre d'art
contemporain et il l’accompagne
toujours confraternellement au quotidien. En guise de modeste mais
fervente contrepartie, le directeur du
Centre d'art contemporain devenu Centre culturel de rencontre participe
activement aux débats du comitétechnique proposant
les nouvelles acquisitions du Frac. Ainsi, c’est à Kerguéhennec
que le Frac Bretagne a
son accrochage permanent dans le beau parc paysager qu’il a
contribué à révéler et réinventer.
Et tous les
deux ans, depuis l’an 2000, le Centre d'art contemporain/Centre
culturel de rencontre présente une
exposition exclusivement composée à partir des très
riches collections de son compère.
Contrevenant à l’habitude, les récentes acquisitions
n’ont pas été privilégiées cette
fois. (Une clef pour
décoder le titre de l’exposition ?) Mais les oeuvres
rassemblées ont toutes en commun d’aborder de près
ou
de loin la question de l’atelier. Une question que d’aucuns
peuvent juger inactuelle, à une époque où le
sculpteur n’est plus forgeron et ou bon nombre d’artistes,
parmi les meilleurs, sont des artistes de chambre
d’hôtel ou des flâneurs qui, non seulement puisent
leurs idées dans la déambulation, mais les mettent
en
oeuvre en esprit sans le secours de la main.
De l’atelier, l’exposition Considérations inactuelles
s’efforce donc d’articuler une double conception.
D’une part, celle d’un espace confiné. D’autre
part, celle d’un espace ouvert. On a tendance à reconnaître
dans le premier la forme la plus traditionnelle d’atelier,
mais si, clos en apparence sur lui-même, cet espace
de création en appelle à la vision romantique de l’artiste
claquemuré dans ses états d’âme, notons
que l’antre
en question s’opposait déjà au XIXe siècle à la
fabrique dirigée de main de « maître » par
un artiste chef
d’atelier ; et observons que l’atelier fourmillant d’assistants
s’impose à nouveau aujourd’hui comme celui de
l’artiste à succès, l’espace fermé demeurant à la
marge l’antichambre intimiste de l’atelier bruyant auquel
on
veut l’opposer. Entre espace ouvert et espace fermé,
difficile de trancher. Que le musée soit devenu l’atelier
de l’artiste — non seulement l’endroit où il
puise ses idées, mais l’espace où il les met
en oeuvre en grandeur
réelle — n’est guère plus nouveau, car
l’artiste fut toujours l’hôte privilégié sinon
l’auteur du monument.À travers ces questions, l’exposition se penche plus généralement
sur les conditions de production de l’oeuvre
d’art et elle porte l’accent sur les artistes transposant
la rue dans l’atelier ou inversement.
Dans la bergerie, elle commence par l’hommage du photographe
Gilles Ehrmann aux « inspirés », ces
artistes bien souvent reclus qu’on appelle avec pudeur les
singuliers ou, bizarrement, en anglais, les«
outsiders » : des artistes se tenant donc à l’extérieur
des voies académiques, sans formation particulière,
enfermés par leur statut d’autodidactes.
Après un détour par Simon Hantaï, dont le geste
s’est institué en révélateur puis en signature,
les
anonymes et singuliers réapparaissent, créant la surprise
au côté d’un tableau de Bernard Frize choisi parmi
ses premières oeuvres. C’est dans la rue qu’ont été saisis
les graffitis photographiés par Brassaï et c’est
dans
deux ateliers bien différents qu’ont été collectés
les tableaux de cette salle placée au centre du bâtiment.
Le
rapprochement entre Joseph Crépin et Frize est rendu possible
par la minutie de traitement des deux oeuvres.
Tout sépare autrement ces deux oeuvres aux titres très évocateurs
: neutralité du « sans titre », justement,
pour Frize, et Tableau merveilleux n° 396, pour Crépin,
qui ne voyait pas d’inconvénient à produire des
merveilles par centaines.
Une salle forme ensuite un hommage aux grands ateliers : Ian Wallace,
figure majeure de la scène
artistique de Vancouver, a intitulé une de ses séries
In the Studio [Dans l’atelier], et ses tableaux
photographiques, lardés de larges bandes monochromes, rendent
hommage à Mondrian, à un ami peintre, ou à Lucio Fontana.
Un autre atelier est rassemblé plus loin. Il réunit
les portraits photographiques pris par le Malien Mallick
Sidibé, lion d’or de la Biennale de Venise en 2007,
lors d’une résidence en Côtes d’Armor l’été 2006.
Dans la bergerie, l’exposition se termine par le rapprochement
d’un tableau de Helmut Federle et d’un
assemblage de Jochen Gerz. Le puzzle de ce dernier fait alterner
texte et photographies. C’est une réflexion
sur les lointains, une réflexion sur l’art en général,
comme son titre l’assène, De l’Art, levant toute
ambiguïté sur l’ambition de son projet. Le tableau de Federle associé à cette
marqueterie de texte et d’images est là pour le trahir et l’exemplifier, comme on veut. L’abstraction fut
un temps considérée comme l’une des
dernières conquêtes de la modernité et une des formes les
plus achevées de la création, mais cette
considération est… inactuelle !
La salle la plus au sud des écuries réunit un ensemble programmatique
de Thomas Huber : sculpture,
tableau et esquisse à la craie sur tableau noir faisant alterner deux
représentations apparemment
contradictoires de l’atelier : comme réserve et comme espace de
vie : entre râtelier (ou garde-manger) et
salle de séjour. Les beaux espaces de l’écurie offrent
ensuite des rapprochements plus libres, plus nuancés
parfois, ou plus frontaux au contraire. Dans la salle centrale, tandis que
Tony Matelli, quasi invisible,
introduit des mauvaises herbes (en bronze) donnant une impression d’abandon,
deux affiches arrachées de
Villeglé de 1971 et 1975 sont confrontées à une grande
sculpture de Didier Vermeiren évoquant
elliptiquement le monument à Victor Hugo de Rodin : deux visions volées à l’espace
urbain, trois
monuments en soi. (Une extension de l’exposition est présentée
au château dans une pièce réunissant les
photographies d’atelier de Didier Vermeiren.)
Dans la salle la plus longue et la plus sombre des écuries, les affichistes
sont encore sollicités : Hains,
Dufrêne et à nouveau Villeglé, en alternance avec deux
tableaux abstraits de Martin Barré et Bernard
Piffaretti, le second présenté ici comme un hommage au premier
et cette réapparition de la peinture faisanté
cho à l’opposition des affichistes avec l’abstraction compassée
de l’école de Paris d’après-guerre, dont
Barré fut un des héritiers rebelles.
Pour finir, s’il y a un point en commun entre Hubert Duprat, Richard
Monnier et Steven Pippin, c’est en
Monnier qu’il faut le voir de par les affinités qui le lient aux
deux autres. Ce sont trois idées bien distinctes
de l’atelier que reflète la vision des trois artistes : l’appartement
comme modulor chez Duprat ; le laboratoire
permanent de la ville, et la coupe stratigraphique et diachronique qu’y
opère une ligne de métro, chez
Pippin ; le tâtonnement empirique des matériaux comme siège
expérimental d’un atelier mental à l’allure de
chantier de plomberie ou de maçonnerie, chez Monnier.
Nietzche préférait être intempestif qu’inactuel.
D’où le dilemme des traducteurs. Et c’est parce qu’il
savait ses propos d’actualité au moment où il les écrivait
qu’il revendiquait leur inactualité pour le lecteur
qui les parcourrait cent cinquante ans plus tard. (En l’occurrence, il
avait tort !) Son but était, en effet, de
fustiger la pente nostalgique dominante, celle qui sacrifie volontiers l’incertitude à l’héritage
et le présentà la conservation du passé. (La deuxième de ses considérations
philosophiques porte le sous-titre : De l’Utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie.) Son livre n’est
pas un recueil de faits divers, évidemment. La
controverse qui m’a servi d’introduction est éminemment
technique, j’en conviens. Mais oublions donc les
traducteurs et retournons vers l’objet principal du Centre d'art. Considérations
inactuelles se veut
résolument une exposition d’art contemporain, composée à partir
d’oeuvres de plusieurs époques dues à des
artistes de plusieurs générations, jeunes ou moins, certains
décédés mais… toujours vivants !
L’artiste Richard Wright, dont on se rappelle l’exposition présentée
ici en 2005, disait récemment que le
Domaine de Kerguéhennec était pour lui « un état
d’esprit ». Ce qui est vraiment inactuel, et si loin de ceté
tat d’esprit, c’est de penser que l’art contemporain est
en décalage avec l’époque qui le porte et le produit—
l’époque se caractérisant, par opposition à l’histoire,
comme ce territoire instable porteur de conventions
et de contestations… et, pour s’écrire, l’histoire
et son grand développement ne pouvant se passer de ces
chamailleries ou de ces agressions passagères.
Frédéric Paul.
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