Pas un mot - ou presque - écrit par moi
ne s'accorde à l'autre, j'entends les consonnes grincer les
unes contres les autres avec un bruit de ferraille et les voyelles
chanter en les accompagnant comme des nègres d'Exposition.
Mes doutes font cercle autour de chaque mot, je les vois avant le
mot, allons donc ! le mot, je ne le vois pas du tout, je l'invente.Franz
Kafka, Journal(1), le 15 décembre 1910.Élise Florenty
se consacre depuis plusieurs années à l'exploration
opiniâtre des mécaniques du langage. Elle présente
dans la synagogue de Delme une installation densément tissée
où la littérature et la biographie de Kafka, l'art
de la mémoire et la tradition de la kabbale viennent à se
faire écho en une ronde imaginaire tourbillonnant autour d'une
toupie centrale. On verra vite que ce dernier objet fait pivot de
l'ensemble à plus d'un titre et que Kafka est son ange tutélaire.Mais
c'est sur un geste (voire un coup) architectural que s'ouvre l'exposition :
le rez-de-chaussée de la synagogue - réservé aux
hommes, seuls habilités à lire les textes sacrés
en hébreu conformément aux préceptes de la liturgie
juive - voit pour l'occasion son accès condamné et
n'est plus visible que depuis le balcon, un espace destiné aux
femmes auquel on accède par un escalier séparé.
Ce balcon "profane", Élise Florenty se l'est donc
littéralement réservé au point d'en faire l'espace
de circulation quasi-exclusif de l'exposition : puisque les
femmes, malgré leur association dans la prière, étaient
contraintes à être spectatrices de l'Esprit, les spectateurs
seront à leur tour cantonnés à la coursive et
l'accès au lieu de l'Esprit empêché. Et l'artiste
n'a pas manqué de dédoubler cet encerclement par une
invitation à déambuler autour de la synagogue pour
y trouver, scandée par les fenêtres du rez-de-chaussée,
une phrase tirée du Journal de Kafka.Lui-même hanté dans
sa littérature par l'héritage intensément fécond
de la religion juive, Franz Kafka ne tarde pas, en effet, à faire
son entrée dans l'exposition pour peu qu'on lève les
yeux vers le trapèze d'Erstes Leid (Première peine)(2)
une fois parvenu sur la coursive. L'œuvre, suspendue sous la
coupole, évoque un premier récit dans lequel l'écrivain
décrit un artiste de cirque qui avait "organisé sa
vie de telle sorte qu'il pût rester sur son trapèze
nuit et jour". Après quoi, Kafka ne cessera plus de réapparaître
: de la nouvelle Joséphine la cantatrice et la bande sonore éponyme
diffusant sur quatre haut-parleurs le sifflement étrange de
toupies musicales, jusqu'à cette citation du Journal ("Mes
doutes font cercle autour de chaque mot") visible seulement
depuis l'extérieur au revers des palissades qui obstruent
le rez-de-chaussée. Discrète pierre angulaire de l'exposition,
ce fragment de huit mots est là pour nous rappeler que c'est
toujours, dans le travail d'Elise Florenty, le langage en tant qu'il
se matérialise qui constitue l'objet de recherche principal
- que son versant tangible soit un dispositif architectural (la synagogue)
ou l'organisation singulière de taches d'encre sur du papier
relié (la littérature "mineure" (3) de Kafka).Comme
souvent, il s'agira donc moins de contempler que de lire les divers "fragments
narratifs" qu'Élise Florenty a assemblés, soit
en tirant profit des fils multiples qu'elle a elle-même tendus
entre les objets, leur structure et leur histoire, soit en se servant
des siens propres pour les insérer dans les interstices du
sens que l'artiste ne manque jamais de laisser çà et
là entrouverts.
Gauthier
Herrmann
(1)
Franz Kafka, Journal, trad. Marthe Robert, éd. Grasset, Paris, 1954, p. 185 (2)
Voir Franz Kafka, Premier Chagrin [première souffrance ou
première peine], trad. Alexandre Vialatte, in Kafka, Œuvres
complètes, coll. La Pléiade, éd. Gallimard,
Paris, 1980, p.637(3) Voir Gilles Deleuze et Félix Guattari,
Kafka - pour une littérature mineure, éd. de Minuit,
Paris, 197 |