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Emmanuel Lesgourgues État intermédiaire
Expositions > Arts plastiques
du 10 février au 10 mars 2007

 

D’où viennent les objets d’Emmanuel Lesgourgues ? Ils semblent naître d’images primitives. Leurs plans ressemblent à ces motifs décoratifs dont la répétition rappelle toutes sortes de structures (à caissons, alvéolaire, cellulaire...). Ils semblent liés à l’observation de l’intérieur, aux images de l’intérieur, cellules, virus, noyau, hélice d’ADN. J’ai envie de dire que Lesgourgues vient de loin, pour marier comme il le fait l’art et la science. Au début il y avait le verbe, et bien non, chez lui au début il y a le dessin, tout est dans l’image, le dessin comme dessein. Le dessin de l’objet encore déplié, telle une fleur ouverte, est déjà une oeuvre en soi. Le dessin est précis et pourtant l’objet est soumis à l’aléatoire car la matière du caoutchouc se défend. Dans le pliage, le rabattage du dessin, elle résiste, tente de se déplier, se tord, prend une posture dans l’espace comme un corps contrarié. Grâce à un système d’emboîtements, les côtés s’accrochent, enferment du vide, de l’air dans une poche. La machine mime l’organique, l’informe habité par une intelligence. Les volumes ne résistent jamais à la pliure de la même manière même si leur dessin est le même, Lesgourgues donne à voir l’unicité du développement organique.
Il y a une formidable cohérence dans tout cela, jusque dans l’outil de découpage : l’eau, plus dure que l’acier. En contrariant sa nature et sa force, l’eau découpe la matière. Contrariez la précision du dessin et la chair apparaît, tendue par les muscles. De l’image au corps qui naît, il y a un état instable, provisoire comme celui de la chrysalide. Lesgourgues réussit à introduire dans le design la sensation d’état intermédiaire. Ses objets sont à l’oeuvre, habités par la sensation de l’instant. La baleine blanche tu l’as bien vue ? Lesgourgues introduit dans le design le meilleur de l’art, l’incertitude du dessin, mais en bon designer il maîtrise la technique, il peut planifier l’incertitude, la reproduire.
Joël Brisse

Vert solitaire d’Emmanuel Lesgourgues. Cette série de 6 dessins en noir et blanc et couleur nous fait croiser dans son acte poétique les propos tenus par Roger Caillois dans son esthétique généralisée en ce qui concerne la genèse des formes concevables. Ces formes issues de multiples hasards conjugués et d’équilibre fragile sont produites par accident, par croissance, par projet et par moule. Cette instabilité de l’aléatoire qui provient de l’auguste beauté de la nature semble dans cette belle série appartenir aussi à la dimension de l’activité d’un artiste qu’est Emmanuel Lesgourgues. Ce tumulte d’excroissance qui s’exprime dans ces dessins de cohérences aventureuses de formes répétitives, de courbures, de mosaïques, de polyèdres réguliers ou semi-réguliers, les changements d’échelle… ce petit inventaire de topologie nous suggère des modèles de base de croissance d’univers aussi différents que ceux qui appartiennent au végétal, au minéral, à l’ organique, à l’ atmosphérique, à la dynamique des fluides…bref, autant de formes complexes et capricieuses de son créateur qui utilise pour cela autant de techniques superposées traditionnelles, que celles qui adviennent de l’outil informatique. Ces univers se développent selon une loi interne qui leur est propre. Loi qui organise et impose les apparences visuelles telles que la valve des coquilles, la livrée des poissons ou celle complexe des protozoaires (vacuoles pulsatiles, cils, flagelles, micronucléus…) ; cette augmentation de la qualité de la substance en action est susceptible d’interagir avec elle-même, elle exprime la quantité de matériau présent qu’est le nombre de Reynolds, la mesure de la turbulence. Turbulence de la matière stellaire, tourbillons de la formation des nuages de gaz et d’amas de poussière, expansions et mouvements de la force centrifuge des fluides comme les corps gras. Dans ces merveilleux dessins dont l’onirisme se déploie avec richesse, nous passons dans le continuum de la propagation, par construction de contiguïtés et métamorphoses de la matière, par sauts dans les apparences et les analogies, par mouvements en spirales dextrogyres ou spirales lévogyres, de cercles concentriques et excentriques, de vrilles par combinaisons d’enroulements de figures de symétrie ou énantiomorphe, de transparence et d’opacité. Cette constellation d’espèces en poussée répétitive et modulaire ne va pas sans rappeler le monde des artefacts, celui de la création artificielle dont Emmanuel Lesgourgues est issu. L’ambivalence de 2 mondes dans ces dessins bat comme un pendule. La nervure d’une plante, les stries d’un coquillage peuvent aussi être simultanément un verre filigrané ou un vase de Laura De Santillana. L’expansion ou protubérance de matière vivante, un soufflage de verre d’un luminaire d’Alberto Meda et pourquoi pas un fauteuil d’Emmanuel Lesgourgues. Cette densité de sensation et des sens d’interprétation dans les formes sans rupture violente font que ces dessins nous séduisent car ils ressemblent aux images des rêves. Ce sont des univers mentaux dont la fluidité du diaphane est la lumière de cette vision, l’acte de cette substance proliférante. La vibration chromatique sourd dans cette impression de « mondes » qui respecte la silhouette primitive de leur naissance sans en altérer leur dimension artificielle ; il y a du vert , du bleu, du rouge dans le noir et blanc contenus dans cette vision. Il y a du vivant dans ce travail poétique de la matière, ces 6 dessins sont comme une gelée frémissante dont on peut attendre et guetter les premiers balbutiements de la vie, ceux de la création, l’action d’un être fécond.
Jean-Claude Thevenin, septembre 2005.

 

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