Entre métaphore et littéralité,
monde et conscience, le voyage intérieur évoque l’avancée
de l’explorateur sur des terres plus ou moins éloignées.
Il renvoie au vécu autant qu’au fantasme, s’inscrit
dans une histoire, s’il ne contribue déjà à la
constitution d’un mythe. La lente immersion dans les eaux froides
du lac Baïkal, sert ici de point de départ au récit.
Cette exposition est pensée autour de la fiction cinématographique
336 rivières de Joao Penalva, véritable expérience
temporelle de l’image mettant en jeu les questions de narration,
d’interprétation, de traduction et autres adaptations.
La litanie égrenée en russe conduit ensuite la rêverie
vers des œuvres aux tonalités étrangères
les unes aux autres, glissant de l’émerveillement à l’inquiétude.
L’intrigue se déroule sur fond de réalités
et de mémoires, d’imaginaire et de sensible, entre étrangeté et
conquête de soi. Il corso tace, installation de six sculptures
recouvertes de draps, de l’artiste Eva Marisaldi, met en place
des indices, une atmosphère, laissant à chacun le soin
de recomposer la scène. L’espace d’interprétation
est à compléter, il fait appel au souvenir et à l’expérience
d’un lieu en attente d’une réponse incertaine.
La suspension du temps et la charge énigmatique se trouvent également
dans la photographie Guided by Voices d’Annika von Hausswolff.
Dispositif scénique et position instable du sujet contribuent à créer
une tension romanesque teintée d’humour et d’érotisme.
La scène se dérobe toutefois au regard, en attente
de dévoiler ses secrets, en attente de nos projections. Les
meilleures histoires sont celles que l’on ne raconte jamais,
confie l’artiste.
Dilatant démesurément le temps dans l’espace,
ces œuvres laissent émerger une pensée vagabonde
tantôt à l’écoute d’une réalité intérieure,
tantôt en résonance aux images du monde. Avec ses photographies
Denis Roche raconte des histoires comme il le fait avec ses romans
et sa poésie. Paysages et autoportraits relèvent d’une
affaire intime et d’un combat avec le temps. Les images saturées
d’indices jouent la complexité en multipliant le recours
aux reflets, aux miroirs et aux vitres. Quand l’instant présent
se noie dans les mises en abîme, le réel, capté,
se soumet au vertige de la fiction.
A l’inverse chez Denis Castellas, l’œuvre est fragile,
incongrue, ni achevée, ni inachevée. Le dessin se morcelle
jusqu’à sa déstructuration et son effacement,
il ne reste que des bribes éparses, comme si l’énigme
résistait finalement à tous les décodages. Placées
sous le signe de l’étrange, le dénuement des
petites constructions sur d’immenses feuilles de papier reflète
la profondeur vide d’un désœuvrement.
Autant de paysages que de mondes ambivalents où rêve
et réalité, présence et absence expriment les
nuances de la vulnérabilité et du discernement. Celui
de Belkacem Boudjellouli, Sans titre (paysage), raconte une histoire
hors temporalité, basé sur la fragilité et l’économie
de moyen. Aplat blanc et fusain se partagent l’espace lumineux
de la toile. Le dessin réinvente l’écrit pour
parler d’un quotidien qui n’existe pas. L’image
traduit des mots et les mots amènent leur flot d’images.
A partir de simples bandes magnétiques tenues en l’air
par un vortex d’air généré par des ventilateurs,
Zilvinas Kempinas crée quant à lui un univers flottant
et mystérieux. La bande vidéo utilisée de façon
détournée devient un matériau à part
entière, simple, fragile, au potentiel évocateur et
magique à la hauteur de la virtualité qui la constitue,
bien qu’affranchit de sa dimension médiatique.
Le voyage mène à nouveau vers les 336 rivières.
Au rythme du scintillement des pixels, le paysage devient la forme
concrète du temps qui se prolonge en images souvenirs, en
moments de rêve et de réflexion.
Céline Mélissent
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