Charles Chaplin en fit un de ses
films les plus fameux. Jean-Paul Sartre etSimone de Beauvoir, une
revue historique
dont le premier comité de rédaction rassemblaità leurs
côtés les personnalités éminentes de Raymond
Aron, Michel Leiris, Maurice Merleau-Ponty, Albert Olivier et Jean
Paulhan.
La première exposition du Domaine de Kerguéhennec pour
l’année 2007 prend pour titre Les Temps modernes. L’entreprise
est ambitieuse, reconnaissons-le.Pour faire le poids, le Centre d’art
contemporain de Kerguéhennec devait donc chercher du renfort.
Et il l’a trouvé une fois encore avec le Frac Bretagne.
Car Les Temps modernes, c’est aussi l’enseigne d’une
crêperie plantée devant le château-fort de Fougères.
Et c’est à l’artiste Raymond Hains, figure du
mouvement des Nouveaux Réalistes, s’amusant du raccourci
historique et photographiant la terrasse de cet établissement,
que l’on doit l’origine du nom de code donné à cette
première manifestation de l’année. Le Frac Bretagne
avait en effet organisé l’une des dernières expositions
de Raymond Hains du vivant de l’artiste et il a conservé un
ensemble très important d’images faites par l’artiste
en 2003 lors de ses pérégrinations en Bretagne.
Au-delà de cet hommage en forme d’anecdote (car Raymond
Hains embrouillait ses interlocuteurs par une surabondance d’anecdotes),
l’exposition Les Temps modernes a été construite
dans le strict respect d’une des orientations majeures de la
collection du Frac Bretagne : l’exploration du domaine de l’abstraction,
longtemps assimilée à l’une des conquêtes
de la modernité en art.
L’accent a été porté sur les plus récentes
acquisitions, mais la sélection a été assaisonnée
de quelques-uns des meilleurs ingrédients des moissons précédentes.
Près de cinquante œuvres de vingt et un artistes, en
tout, sélectionnées parmi les crus 1981, 1982, 1990-1992,
1995, 2001, 2003-2006. Car la voie de l’abstraction inspire
les premières acquisitions du Frac Bretagne, dont la création
anticipe de deux ans celle des institutions de même type dans
les autres régions, et elle est encore poursuivie aujourd’hui.
Le Frac Bretagne a aujourd’hui vingt-cinq ans. Le paysage
artistique a beaucoup changé depuis sa création et
c’est au spectacle de cette évolution que convie également
l’exposition, qui met en évidence la diversité des
approches de l’abstraction tout en se réservant le droit
d’introduire des corps étrangers au sein de cette ordonnance
thématique, notant au passage qu’accords et dissonances
peuvent apparaître en un même moment historique comme
au fil du temps avec une égale intensité.
Le panorama ici proposé part des années soixante,
d’une abstraction qui (avec Villeglé et Dufrêne)
se veut « Nouveau Réalisme » (pour mieux s’opposer
au lyrisme de l’École de Paris, troisième du
nom) et il s’étire sur plus de quarante ans jusqu’aux
jeux de cubes en deux ou trois dimensions de Nicolas Chardon et Krijn
de Koning.
Entre ces deux extrêmes historiques, l’abstraction est
envisagée selon plusieurs de ses acceptions littérales.
Car « faire abstraction », c’est d’abord
isoler, séparer de son contexte — or la photographie
est à ce titre un instrument d’extraction parfaitement
adapté, notamment lorsqu’elle s’attache à des
détails et privilégie le cadrage serré (Thoby) —,
mettre à part, voire exclure volontairement — ainsi
des systèmes de signes dévoyés de leur usage
(textuel ou cartographique) chez Klingelhöller ou Vonier et
dès lors devenus producteurs de formes aux significations
ouvertes par soustraction de leur unique signification originelle.
Parmi les quelques photographies de cet accrochage, certaines images
peuvent aussi donner corps à des idées abstraites en
s’inscrivant dans le registre de l’allégorie (Guillaume
Janot, Hannah Collins). D’autres demeureront abstraites par
défaut d’information sur leur origine réelle
(Voïta) ou au contraire par excès d’informations
documentaires (Christopher Williams).
Les uns semblent poursuivre le but de produire des images transparentes,
qui seraient les répliques exactes de la réalité,
mais utilisent pour cela les ressources artificielles du studio (parce
que la littéralité est encore une représentation
de l’esprit) et atteignent ainsi à un nouveau genre
de vanité (Williams, toujours) ! Les autres tendent vers l’image
fantôme en déposant des losanges de carton à même
le papier photographique et en l’exposant ainsi à la
lumière (Welling) ou bien en mettant au point un dispositif
permettant de voir le même objet sous tous ses angles (Vogt).
Enfin tous les glissements sont possibles : Raffray se penchant sur
Gauguin, Lemée saluant Villeglé, Jean-Pierre Raynaud
rendant hommage à Yves Klein et Joachim Koester à quelques-uns
des artistes de son Panthéon.
Le parcours de l’exposition se poursuit avec Sanejouand, qui
n’est abstrait que par réduction des formes, avec Kusnir,
abstrait par nécessité encore que par intermittence,
et Michael Snow sur lequel on me permettra de boucler la boucle,
son œuvre de 1965 étant contemporaine des affiches arrachées
de Villeglé et Dufrêne par lesquels on a commencé la
visite, et la silhouette de sa Femme qui marche rejoignant dans son
dialogue avec la ville les préoccupations des deux Français.
Frédéric Paul
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