D’abord, il y a le plaisir à fabriquer. Empiler,
plier, sectionner, trouer, déplier et se laisser surprendre.
Pour en garder la saveur secrète, Marie Compagnon parle
de « ses ouvrages de dame » ou de « ses
travaux de fille ». Ce qu’elle présente comme
un ensemble de petits riens, relève pourtant d’opérations
sophistiquées. Des formes géométriques tridimensionnelles
sont retaillées à partir d’une forme orthogonale
bidimensionnelle. Les tétraèdre, octaèdre,
dymaxion et autre rhomboèdre doivent trouver leur place
dans
un carré ou un rectangle qui servent de plan de coupe. Par
le jeu d’intrication d’un espace dans un autre
espace, l’orthogonalité est rompue. Cette intervention,
au sens chirurgical du terme, lui permet de créer du
discontinu. La manipulation tranchante qu’elle exerce, dont
on connaît la violence de l’acte tout autant que
sa simplicité, font apparaître des constructions aléatoires
non-standard. Ce que certains obtiennent à l’issue
de calculs numériques imposants, Marie Compagnon le réalise.
Elle répète cette procédure avec quelques
variantes selon ses travaux.
Les pliages en papier, « ses origamis » sont issus
de modèles géométriques de base auxquels elle
impose
un pliage carré, qu’elle perce et qu’elle retaille.
Les manipulations évitent toute expression intentionnelle.
Ce sont des surprises qui se nomment plus tard, au gré de
leur utilisation. Suspendus au plafond, avec une
lumière projetée dessus, « ses origamis » sont
installés de manière hasardeuse, non calculée.
Ils deviennent
des lustres à pampilles. Dans ce cas, ce sont les pampilles
qui priment comme autant de cellules autonomes,
les unes à côté des autres, sans composition
préétablie et contraignante. À
quelle rêverie s’attache-t-elle, en modélisant
un caillou en 3D? Autre objet tridimensionnel, complexe dans
sa forme et sa structure, qu’elle s’évertue à aplatir
avec cette « volonté incisive » que requiert
cette matière
dure comme le décrit Gaston Bachelard. Cette mise à plat,
qui passe par la construction d’un patron en 2D,
permet l’apparition d’architectures articulées, « son
alphabet ». Des objets-lieux qui se métamorphosent. Écran,
paravent, cabane, rocher, cachette… se construisent
et se déconstruisent à volonté à partir
d’une
feuille (bois, mousse et feutre) cousue façon sellerie. « Son
alphabet », ce sont des formes décidées qui
tiennent grâce aux charnières à goupille, ici
des tiges de métal dans des anneaux de cuir, comme celles
des
fenêtres et des volets. Tous ces détails ne sont pas
hasardeux, ils insistent sur ce qui les motive : habiter les
objets ; qu’on marche dessus ou qu’ils nous enveloppent.
Il y a donc peu d’écart entre la méthode constructive
et la pratique des objets dont elle favorise la
manipulation. Les volumes dépliés sont « ses
paysages praticables ». La mobilité des articulations
relève de
technicités familières, celles de la couturière
ou du poinçonneur. Elle s’y soumet avec obstination,
malgré leur possible réalisation industrielle. C’est la mécanique
programmée du geste qui est expérimentée.
Une
mécanique issue de la construction retrouvée des
frises et des ribambelles et des motifs intrinsèques qui
les
constituent.
Si Marie Compagnon fait de la dentelle avec des blocs de pierre,
c’est qu’elle est passée maître au jeu «
pierre, ciseau, papier ». Elle en mesure les aléas,
elle en connaît les règles : la pierre casse les ciseaux,
les
ciseaux coupent le papier, le papier enveloppe la pierre.
Jeanne Quéheillard
Janvier 2006