Erró est un artiste islandais né en
1932 à Olafsvik en Islande. Il est affilié à la
Figuration narrative, attitude artistique en réaction à l’abstraction
qui émerge lors de l’exposition "Mythologies quotidiennes" en
1964 au Musée d’ Art Moderne de la Ville de Paris. Cette
période est marquée par de nombreuses images choc parues
dans la presse en référence à la Guerre Froide
qui persiste, à celles du Vietnam, de Corée, etc. Engagé,
Erró aspire à des positions politiques radicales et
dénonce des aberrations de l’Histoire et de la société comme
la consommation de masse, les pouvoirs totalitaires ou encore l’américanisation
de l’existence.
Il côtoie très jeune le peintre islandais Johannes
S. Kjarval qui lui montre le chemin des arts plastiques et l’encourage à multiplier
les versions peintes et dessinées de ses sujets. Dans les
années 1945-50, il vit à Reykjavik, capitale d’Islande,
où il entame sa formation à l’École des
Beaux-arts et pendant laquelle il exécute un ensemble de dessins
autonomes à l’encre et à l’aquarelle dans
lesquels son goût pour le récit, l’accumulation
des détails et la saturation de l’espace se font déjà sentir.
A partir des années 1950, passionné de découvertes
et de voyages, Erró poursuit ses études à Oslo,
en Norvège, puis part pour l’Italie et séjourne à Florence
pour suivre des cours à l’Académie des Beaux-arts.
Pendant cette période, il réalise des copies de Maîtres
(Léonard de Vinci, Uccello). Son dessin, aux traits limités à l’essentiel,
révèle une expressivité tragique et synthétise
des expériences visuelles accumulées, accompagnées
d’un imaginaire impétueux.
Entre 1958 et 1964, Erró fréquente les surréalistes
et en particulier Matta, avec qui il réalise une série
de dessins. C’est une période où ses œuvres
graphiques révèlent ses visions cauchemardesques. Plus
récemment, sa production propose de nombreux dessins illustrant
des livres ou des poèmes. Les dessins présents dans
cette exposition retrace son parcours depuis le début de ses études
jusqu’à aujourd’hui et sont empreints de tous
les voyages et influences dont il a bénéficié durant
toute sa vie.
DESSIN DE GRILLE POUR BRODERIE AU POINT DE CROIX
Durant ses études aux Beaux-arts de Reykjavik, Erró pratique
diverses techniques dont celle qui sera à l’origine
de son goût prononcé pour la mosaïque : les ouvrages
de broderies au point de croix pour lesquels il réalisera
des grilles en guise d’esquisse. Ce type de "montage mécanique" répond
parfaitement à ce qui sera sa marque de fabrique dans tous
ses dessins, c’est-à-dire la saturation de l’espace
par des images ou ici par un remplissage de couleurs dans une grille
sur des thèmes propres à la broderie comme la frise,
l’abécédaire ou des épisodes de la vie
quotidienne.
ESQUISSES OU ETUDES POUR PEINTURE
La production graphique
d’Erró est constituée
en majorité d’études et d’esquisses préparatoires
pour peinture. Un certain nombre d’entre elles ont été faites à l’encre
de Chine, parmi lesquelles "Études pour The Fall".
Les gestes vifs et les traits épais de ces corps squelettiques
amassés expriment l’essentiel. Dans "Études
pour Carcasses" réalisées en 1955, alors qu’il
se trouvait à Florence, Erró fait référence à des événements
historiques : bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, guerres
de Corée, d’Indochine et d’Algérie, qu’il
intègre en les associant à ses propres angoisses. Les
fragments s’accumulent, se croisent, se superposent et l’identification
du sujet disparaît presque derrière le tumulte, perceptible à travers
la saturation de l’ espace par l’ image. En 1959, alors
qu’il vient de s’installer à Paris, Erró fréquente
les surréalistes. Les dessins de cette période, avec "Étude
pour les Fils de Marx Brothers" ou "Esquisse pour Human
Library" sont marqués par des images d’épouvante
qui hantent ses pensées, avec notamment des personnages aux
visages grimacants de peur, aux corps atrophiés et contorsionnés.
Enfermés dans des modules mécanisés, ces créatures étranges
semblent évoquer des êtres sous l’emprise d’un
pouvoir totalitaire dont le contrôle est d’une infâme
brutalité.
LES DESSINS AUTONOMES
L’essentiel des dessins de la période d’Oslo
sont marqués par l’étude d’après
copie et modèle vivant. C’est ainsi qu’il réalise
des croquis rapides de visages ou des nus au crayon ("Portrait",
vers 1950). Dans les encres ou aquarelles sur papier, Erró s’inspire
toujours des réalités du quotidien ("Le semeur")
ou de sources légendaires. On percoit dans ces dessins sa
facilité et son goût pour le récit et le détail.
La série "Sur-Atom" a pour leitmotiv la destruction
et la violence, en lien avec les logiques de guerre. Avec une grande
spontanéité dans le geste et un cadrage serré qui
annihile la profondeur, Erró dessine comme dans la bande dessinée
et dans une veine plus expressionniste.
ERRO / MATTA
Dans le même temps, Erró se rapproche du surréaliste
Matta avec qui il réalise une série de dessins à quatre
mains. Les espaces sont représentés au crayon par Matta
et les personnages à la plume sont dessinés par Erró.
Cette collaboration leur permet de mettre en application cette plus
grande liberté, chère aux surréalistes qui ont
toujours privilégié le rêve et l’instinct.
Le tracé de l’espace donne du mouvement à l’ensemble
et apporte même une forme de légèreté.
En dessinant à deux, ils se rapprochent du cadavre exquis
et surtout d’un dessin presque automatique, qui leur permet
de transmettre autrement une pensée et de surpasser le réel.
DESSINS - COLLAGES
Dans la continuité de cette rencontre avec les surréalistes,
Erró prolonge ses travaux en créant des "dessins-collages"t. "Lively
Show", de la série "Radioactivity" vers 1958,
représente une figure élémentaire dessinée
rapidement. La tension semble extrême, et l’effroi intense.
A ces dessins Erró rajoute ou juxtapose des fragments d’images
ou de phrases découpées dans la presse anglophone qui
contrebalancent la figure avec une pointe d’ironie ou de tragique
("America’ s Lively Show for the Queen and Prince" :
Le spectacle de l’Amérique pour le roi et la reine).
DESSINS POUR LIVRES ET POEMES
Plus récemment, Erró réalise des dessins pour
illustrer des livres et des poèmes. Ce sont des dessins qui
se rapprochent des planches de bandes dessinées (Dessin pour
le livre "Petites parousies et grandes épiphanies de
la chair", 2007). Souvent au feutre, les traits sont nets, la
ligne souple et comme à son habitude, Erró ne cesse
de multiplier les images. Rapidité dans le mouvement, violence,
assemblages de détails et de fragments stimulent toujours
le regard et l’imaginaire. |