Dans un entretien avec Jean-Maurice
Montremy daté de
Janvier 93, Jean Tardieu disait de la comédie qu’elle
est « le sentiment d’être dedans et dehors ».
Le travail de Philippe Favier est empreint de cette distanciation
ironique.
L’ironiste dit autre chose que ce qu’il pense, mais à la
différence du menteur ou de l’hypocrite, il fait comprendre
autre chose que ce qu’il dit. L’ironie s’arrête
en chemin, et brise la continuité par trop linéaire d’un
discours, pour instaurer la dialogue. « Vanité » de
la série MATA-HARI est ironique. Elle fait montre d’une
tonalité dérisoire qui incline une conscience neutre
vers le sourire.
L’art est poreux comme un os et c’est à travers
lui que les mondes communiquent. Le réveil de l’ardeur
morale à l’âge baroque se traduisit, entre autres,
par l’apparition d’un nouveau discours sur la mort, le
QUOTIDIE MORIOR, lequel requiert une constante préparation à la
mort, par le biais d’exercices spirituels propres à en
rappeler aux hommes l’imminence. La méditation sur le
crâne et les efforts de vision apriorique du cérémonial
funéraire en font partie. Dans le travail de Philippe Favier,
le propos moraliste est atténué.
Approchez le crâne…au-delà de l’allégorie,
il condense toutes les questions de la représentation. La drôlerie
s’allie à l’étrangeté, qui pourrait être
terrifiante si elle n’était pas médiatisée,
désamorcée par le titre. Philippe Favier a été impressionné,
enfant, par les squelettes de Lucas Signorelli (« La résurrection
de la chair » à la Chapelle de San Brizio). L’œuvre
elle-même interroge, y compris dans son mode de composition, à savoir
le photogramme.
Le photogramme sur verre tiré sur papier baryté est selon
la définition de Man Ray « une photographie obtenue
par simple interposition de l’objet entre le papier sensible
et la source lumineuse ». Il bouleverse nos habitudes et
conventions liées à la perception visuelle, où le
noir est perçu comme forme et le blanc comme fond (par exemple
la page blanche sur laquelle on trace des lettres noires). Le photogramme
opère un renversement de ces habitudes en produisant un effet
de distanciation entre l’objet réel de départ et
sa représentation. Dans la vie courante on regarde les objets,
mais rarement leur ombre ; dans le photogramme, les ombres deviennent
des objets de contemplation.
Et de songer à cette belle pensée de Tardieu : « L’espace : étant
donné un point, que se passe-t-il derrière ? ».
D’ailleurs, le travail sur la graphie est une constante du parcours
foisonnant de Philippe Favier. La suite de gravures dites « Abracadavra » est
née de la rencontre fortuite, sur un marché aux puces,
de l’artiste et d’un lot de plaques de cuivre ayant appartenu à un
graveur de cartes de visite. Dans le sillage du cadavre exquis surréaliste,
l’artiste entremêle mots, rébus, figures. Ce prolongement
d’objet est, pour reprendre Philippe Favier lui-même, une »métempsycose
laïque ». Le rébus, le spectre, ou la douce
ponctuation du manifeste et du latent. La graphie est un besoin assumé qui « cloue
le bec aux images ».
Mais chez cet artiste obsessionnel du classement et pourtant inclassable
(qui s’en plaindrait ?), il y a aussi la miniaturisation.
Un travail se doit d’être regardé, pas simplement
vu. Comme une mélodie se doit d’être comprise et
pas seulement entendue-enregistrée. Toujours entre l’équilibre
et la chute.
Des paysages hantés de petits squelettes très affairés.
Esseulés, ils errent, se déhanchent, imprimant de leur
fuite un long sillage. Squelettes miniaturisés au creux de vastes
espaces, la série ETHER D’AMBONIL joue avec les frontières
imperceptibles de notre regard. Une histoire familière et inquiétante
nous est narrée : toujours la vanité. OMNIA VANITAS.
De petites scénettes ou la mort s'étire et mime nos travers.
La mort se joue de nous. A regarder de plus près, elle est un éternel
mouvement. Ces petits os nous ressemblent et ils dispensent le docte
enseignement de la ponctuation. Les boîtes en bois théâtralisent
leur monde, le circonscrivent. La couleur est le contrepoint de cette énergie
insufflée aux vivants. Un grand débordement qui s'écoule
en ligne de fuite. Si le squelette est l'architecture du vivant, cette
suite en est la mise en abime dédramatisée. Philippe
Favier a réussi à nous faire don de petits sarcophages
portatifs et méditatifs.
Les passions de Philippe Favier apparaissent en creux : on
peut songer à Paul Klee, qui demandait à ses étudiants
du Bauhaus, à la fois d’écrire et de dessiner,
tour à tour pour compliquer ou défaire les clivages
entre image et écriture. Le même qui signait de ses
initiales, PK associées au dessin d’un trèfle
(« Klee » veut dire trèfle en allemand),
Philippe Favier choisissant lui le chou-fleur, signe fétiche
en même temps que label. Autre empreinte, identité,
jeu, je, multiplicité. Le rébus, dans son entrecroisement
permanent au graphe nous étonne. Les énigmes de Philippe
Favier questionne la relation au sens. Par ce travail, nous sommes
dans l’absence et son vertige, et simultanément dans
le référent et sa promesse. Un petit précis
d’égratignures à tous ceux que la représentation
satisfait, mais qui aiment par dessus tout aller regarder du côté des
marges. Dans un entretien avec Françoise-Claire Prodhon daté de
Mars 2001, à la question interrogeant son travail sur les
cartes de visite, Philippe Favier répond : « C’est
l’intuition qui décide, je m’engouffre dans les
choses quand j’y perçois un pré-sens. Cette pulsion
de prolongement est la seule façon que je m’octroie
de donner la vie ! ».En écho (mais silencieux) à Paul
Klee : « L’art est à l’image de
la création. C’est un symbole, tout comme le monde terrestre
est un symbole du cosmos. » (« Théorie
de l’art moderne »)
Françoise FAUCHE-GROS
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