"Peinture"
Corps
Paul Valéry pensait que le plus profond est la peau ; Patrick
Obeika partage probablement cette perception avec Valéry.
Ses toiles suscitent le sentiment d’une matière qui
garde la mémoire de tous les accidents, de toute éraflure,
de toute blessure jusqu’à sembler la peau scarifiée
d’un corps qui serait la substance même de la peinture.
Son travail plastique ne relève pas de la représentation
mais de l’incarnation. Fouillant la chair de la toile, pénétrant
les couches de la matière, il se livre à un corps à corps
avec le matériau où la chair sert de substance à l’œuvre
et où l’œuvre se fait chair. Sa peinture est une
pratique physique, épuisante, sensuelle où il inscrit,
fouille, entaille, effectue des arrachements recouvre … où il
caresse la matière, la terre. « Ce qui m’intéresse
c’est l’épreuve du corps et par là son
inscription irréfutable dans la vie » (Patrick Obeika).
Peinture écorchée, les toiles de Patrick Obeika avoue
une réalité d’humeurs et de sucs, d’odeurs,
de larmes. On ne peut rester indifférent à cette confrontation, à cette
mise à nu de l’artiste, à ces autoportraits.
Chacune de ces toiles est en effet revendiquée par l’artiste
comme un autoportrait. L’art a souvent cette force dérangeante,
celle de nous faire voir pour la première fois l’autre.
L’Ouvre en gestation ne se nourrit pas seulement de la chair
de l’artiste mais aussi de la fermentation d’un compost
de plâtre et pigment, d’une décomposition du monde,
d’un pourrissement du temps.
Temps / mort / mémoire
La peinture de Patrick Obeika est chargée de « temps ».
En présence de ses toiles, on a le sentiment de toucher du
doigt une substance qui serait exhumée de la nuit des temps,
un gisement sans fonds de mémoires enfouies. La série
des « Naturalisations » s’inscrit aussi dans ce
thème du temps au travers une réflexion sur la mémoire.
Quand on demande à l’artiste ce qu’il veut signifier
par cet intitulé, « Naturalisations », il répond
simplement en évoquant le dictionnaire : « Préparer
un animal mort ou une plante de manière à leur conserver
l’aspect du vivant. Maintenir une apparence vivante à un
organisme mort ». La plante, l’animal mort, renvoie dans
ce cas à l’artiste lui-même. « La mort agit
sur moi très directement. On n’existe que dans la mémoire
de l’autre, des autres. Les naturalisations sont cela. La mémoire.
La part de moi que portent les êtres qui me sont chers et qu’ils
vont emporter avec eux. Chacune de ces morts va amoindrire ma vie,
dépecer mon patrimoine. Des pans entiers de mon existence
vont disparaître. Le désir de simulacre de la vie que
sont ces "Naturalisations" vient de là, conserver
ces morceaux épars de vie que sont les bouts de toiles.» (Patrick
Obeika). Dans cette série, le corps, toujours présent,
est en fragment, dépecé ; souvent enveloppé de
cire, il évoque un rapport à la fois au martyre et à la
relique.
Alors que notre société est généralement
dans l’évitement par rapport à la mort, Patrick
Obeika nous convie à une réflexion sur ce défi
de l’existence. Pour lui, la mort n’a rien d’un
accident qui survient du dehors, toujours mûrissante en l’homme,
elle le pénètre d’un sens fondamental. Patrick
Obeika partage cette obsession avec Picasso qui pensait chaque jour à la
mort. D’après Dora Maar, Picasso disait très
souvent « chaque jour est un jour de moins ».
La mort et le corps ne s’opposent pas ; ils s’unissent
dans la croix.
Croix
STAT CRUX DUM VOLVITUR ORBIS (La terre tourne, mais la croix demeure).
La croix, parfois évidente, parfois dissimulée est
toujours présente dans le travail de Patrick Obeika qui
ne craint pas à la fois un certain mysticisme et de nous
convier une réflexion sur Dieu. Que peut faire le genre
humain dégagé de toute croyance quand l’accomplissement
collectif, inspiré du marxisme a échoué ?
Soit il s’accomplit égoïstement selon un individualisme
exclusif et souverain, soit il se déplace vers le Surhumain
par une transmutation des valeurs, c’est la voie tracée
par Nietzsche, selon qui l’espèce humaine ne peut être
laissée à elle-même. Cette voie assigne au
genre humain émancipé une finalité souveraine,
un au-delà de l’humain dans l’humain, un dépassement
de sa propre condition, une transcendance venue de ses propres
forces.
La croix inlassablement répétée de Patrick Obeika
est ce symbole non seulement d’une interrogation sur la transcendance
mais également d’un désir de sursaut, de surgissement,
de volonté de rupture existentielle. L’horizontale est
le continuum dans le temps de nos actions réactives, non choisies
; la verticale est la rupture existentielle qui s’y produit
où il faut comprendre exister dans son acception étymologique
ek-sistere, émerger du magma des choses.
Signe essentiel entre tous, on peut aussi voir à travers cette
croix la double exigence qui tenaille toute vie : tenir fermement
le point nodal et en même temps tendre de tous côtés
vers justement l’in-fini.
Etre
Amateur de philosophie, Patrick Obeika a toujours ressenti l’écart
infranchissable qui existe entre les certitudes des systèmes
philosophiques et la réalité de l’homme. La peinture
est pour lui la meilleure manière de s’attaquer à l’existence
humaine en vue de tirer au clair, sur le vif, l’énigme
que l’homme est à lui même. Un système
philosophique signifie que plus rien n’est incertain ; pénétrer
les fondements encore inexploré de la certitude que l’homme
peut avoir de lui-même nécessite au contraire d’y
entrer à force, dans un état de semi-conscience. Le
travail de Patrick Obeika est cette fouille des sédiments
de la condition humaine à la recherche de ce qu’Etre
signifie. Il matérialise dans ses toiles ses intuitions sur
les possibles manières d’appréhender et d’habiter
le monde.
Explorant les liens entre le physique
(matière) et le métaphysique
(croix), entre l’Instant (croix), la durée (répétition
de la croix) et l’éternité (croix), entre le
sensuel (matière) et le spirituel (croix), entre le caché,
l’enfoui (multiples couches de la matière) et le mis à nu
(arrachement, entaille) … le travail de Patrick Obeika comporte
de nombreux niveaux d’appréhension, nécessitant
une certaine disponibilité à leur non-évidence
au delà de l’immédiate compréhension d’une
pratique qui appelle presque autant au toucher qu’à la
vue. |