Rob
Pruitt commence une carrière fulgurante
sur la scène américaine à la fin des années
80, formant un duo « bad boy » avec l’artiste Jack
Early. Mais en 1992, une exposition à la galerie Leo Castelli
stoppe net cette envolée. Les artistes sont boycottés
pour avoir trop librement manipulé les icônes de la
culture afro-américaine et osé franchir les limites
politiquement correctes du communautarisme. C’est seulement
en 1997 que Rob Pruitt fait son retour sur la scène artistique.
D’abord timidement avec l’exposition d’une souris
tirant derrière elle une banderole « vous devez m’aimer »,
puis de manière plus remarquée avec son Cocaïne
Buffet qui met à genoux l’ensemble de la communauté artistique
new-yorkaise. L’artiste prend sa revanche sur ce milieu en
dénonçant ses contradictions et ses excès, mêlant à un
cynisme salvateur une approche singulière et radicalement
engagée. Rob Pruitt défend la pureté de ses
intentions en réalisant des fontaines en cartons d’eau
minérale qui renouent avec l’histoire de l’art
contemporain (Duchamp et Warhol). Ses peintures de pandas pailletés
dénoncent le sort réservé à cette espèce,
tandis que les dessins à grands traits de Paris Hilton épuisent
son côté glamour. En revisitant avec humour et séduction
les codes de l’histoire de l’art et les règles
du marché, Rob Pruitt indexe le pouvoir des images entre fascination
et distanciation.
Air de Paris a le plaisir de présenter un nouvel ensemble de peintures
et de sculptures. Des châssis réalisés à partir de
panneaux isolants et recouverts d’une surface réfléchissante
argentée sont éclaboussés de peinture rouge et rose vif
puis recouverts de paillettes. Ces œuvres monumentales qui tapissent les
murs de la galerie détournent l’histoire héroïque de
l’expressionnisme abstrait américain en utilisant une palette fantaisiste
et en laissant visible la nature des matériaux qui les composent. Au centre
de la galerie, des blue jeans fourrés de béton brut ou de pâte à pain,
réciproquement séchés à l’air libre ou cuits
dans un four poilâne, sont agencés de manière insolite. Les
matériaux utilisés et certaines poses « au repos » font
de ces saynètes une allégorie du travail. Des postures frontales
renvoient à l’image virile du cow-boy, d’autres plus complexes évoquent
des positions sexuelles ou des figures mathématiques. Ces sculptures aveugles
se reflètent sur les surfaces scintillantes des panneaux alentour mais
sans volonté illusionniste. Ce sont les propriétés des matériaux,
leurs qualités décoratives et leur capacité à générer
des histoires qui sont au cœur du travail de Rob Pruitt.
Avec l'aimable
participation de Marc Jacobs et des Compagnons boulangers Poilâne.
--------- Rob
Pruitt burst onto the American scene in the late 1980s as one half
of a "bad boy" duo with fellow artist Jack Early.
Then in 1992 an exhibition at the Leo Castelli gallery put an abrupt
end to this career, the pair finding themselves boycotted for making
too free with the sacred cows of African-American culture and overstepping
the bounds of ethnic political correctness. It was not until 1997
that Rob Pruitt made his return, timidly at first with a mouse pulling
a banner inscribed "You must love me", then more emphatically
with a Cocaine Buffet that brought the entire New York art community
to its knees: combining a redemptive cynicism with a singular, radically
committed agenda, he took his revenge with a denunciation of the
art world's contradictions and excesses, at the same time defending
the purity of his intentions with fountains made from mineral water
cartons that harked back to such contemporary art icons as Duchamp
and Warhol. His glittery paintings of pandas slammed the fate inflicted
on the species, while his broad-stroke drawings of Paris Hilton drained
all the glamour from her image. Bringing a fetching dose of humour
to his survey of art history codes and the rules of the market, Pruitt
indexed the power of images within a gamut extending from fascination
to objectivity.
Air de Paris is delighted to be presenting this new group of paintings
and sculptures. Stretchers made from insulation panels are provided
with a silvery, reflective surface which is splashed with red and
pink paint and then sprinkled with glitter. Spread across the walls,
these monumental pieces tweak the heroic history of American abstract
expressionism by bringing in a zany palette and leaving the nature
of their components on display.In the middle of the gallery are quirkily
laid out blue jeans stuffed with concrete or bread dough and respectively
air-dried or cooked in a wood-fired baker's oven. The materials and
some of the "at rest" poses make these scenes an allegory
of work. Frontal postures reference the virile image of the cowboy,
while other, more complex ones suggest sexual positions or mathematical
shapes. These blind sculptures are reflected in the gleaming panels
that surround them, but there is no illusionist intent here: at the
core of Rob Pruitt's work are the materials--their inherent properties,
their decorative qualities and their capacity to engender stories.
With the generous
backing of Marc Jacobs and the Compagnons boulangers Poilâne.
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MÏRKA
LUGOSI
Le malaise enchanté
Mïrka Lugosi est « peintre d’images »,
dit-elle.
Cela me fait penser à l’univers nostalgique de l’enfance
avec ses images données par la maîtresse ou trouvées
dans les plaquettes de chocolat de cuisine, et qu’on rassemblait
dans un album pour rêver. La « vraie » peinture
est quelque chose de trop sérieux à ses yeux, aux immenses
toiles peintes à l’huile ou à l’acrylique,
elle préfère le papier, la gouache, les encres, la
mine de plomb et les crayons de couleurs. Quant aux formats, ses œuvres
sont rarement plus grandes qu’une simple feuille de papier à lettre
et très souvent elles sont plus proches encore de la miniature.En
fait, si Mïrka peint en tout petit, c’est, dit-on, parce
que son atelier tient sur la table de la cuisine. C’est dans
la promiscuité de ce boudoir incongru qu’elle explore
les infinies possibilités d’un jeu de dames cruelles
fréquenté par des petites filles dévergondées
que Hans Bellmer n’aurait probablement pas renié. Nous
ne sommes pas très éloignés non plus de l’univers
onirique de Valentine Hugo ; ni de celui, pourtant très technique
mais tout autant obsessionnel d’un Hernst Haeckel (Art Forms
in Nature). Univers parallèles et comparables dans lesquels
le détail a autant d’importance que l’ensemble.
« Regarder, c’est toucher avec les yeux » dit-elle.
Il est vrai qu’il faut bien s’approcher pour examiner ses images.
En plus de leur format modeste, elles fourmillent de micros détails
qu’on ne peut apprécier qu’en se rapprochant encore. A tout
point de vue, elles invitent à entrer dedans, à traverser le
miroir.
Décrire les images de Mïrka est délicat, car on ne sait
pas exactement, ce qui nous est donné à voir. A l’inverse,
les sentiments sont toujours d’une grande clarté. Celui qui domine
est sans aucun doute le désir, il est pratiquement omniprésent
dans toute l’œuvre de Mïrka. Le désir de voir, de toucher
et de jouir, qui est le moteur de ces contes sans paroles. Du rêve, elle
alimente son imaginaire et de l’observation, elle développe sa
propre manière (il ne s’agit pas à proprement parler d’une
technique car sa méthode est changeante et empirique). On pourrait dire
que tout dans le travail de Mïrka Lugosi est déroutant, tant par
sont contenu que sa réalisation, mais l’impression qui revient
systématiquement devant ses œuvres est l’émerveillement.
Alors, il n’est pas étonnant qu’elle ait choisi de nous
parler de sexe car c’est dans l’intime et l’interdit qu’elle
aiguise les flèches qui vont nous toucher ou nous égratigner.
Au-delà de l’imagerie érotique conventionnelle, elle exalte
nos pulsions en proposant les siennes comme autant de pièces d’un
puzzle qu’elle n’achève jamais de reconstruire. En couchant
sa fantaisie sur le papier, elle se met à nue devant nous, fière
et vulnérable à la fois, telle une biche surprise par son chasseur.
Gilles Berquet
------------- Mïrka Lugosi is, she says, a "painter of images".
This reminds me of the nostalgic world of childhood, of those pictures
handed out by your teacher or found with bars of chocolate : you
glued them in an album to dream over. "Real" painting,
for her, is something too serious: to enormous canvases in oils
or acrylic she prefers paper, gouache, ink, pencil and colour pencil.
Sizewise her works are rarely bigger than a simple sheet of letter
paper--and very often closer to miniatures. The reason she works
on such a small scale, I'm told, is that her studio is limited
to her kitchen table. And in her strange, crowded boudoirs she
explores the infinite possibilities of a range of cruel females
accompanied by brazen little girls that Hans Bellmer would not
have been ashamed of. Here, too, we are at no far remove from the
dreamlike world of Valentine Hugo or, in a more technically accomplished
but just as obsessional mode, of Ernst Haeckel and his Art Forms
in Nature : similar, parallel worlds in which the individual detail
is just as significant as the whole.
"
Looking," Mïrka Lugosi says, "is touching with the
eyes."
And it is true that the eye has to move in on her images. For in
addition to their modest format, they seethe with microdetails that
can only be fully grasped in close-up. In every way these pictures
invite us to come on in, to pass through the looking glass.
Describing Mïrka's images is no easy matter, for we cannot tell
exactly what is being shown to us. Conversely, the feelings expressed
are always very clear. The dominant one is certainly the desire that
is virtually omnipresent in her oeuvre: the desire to see, touch,
and enjoy that is the driving force behind these tales without words.
Here dreams fuel the imagination and close observation enriches the
manner (one cannot really speak of her technique, for her method
is shifting and empirical). It could be said that everything in her
work is destabilising, in terms both of content and realisation;
yet the feeling we have as we look is always one of wonderment.
Not surprisingly she has chosen to speak to us of sex, for it is
in the recesses of the private and the forbidden that she sharpens
the arrows that will graze or strike us. Transcending conventional
erotic imagery, she celebrates our instincts by proffering her own
as pieces in a puzzle she never fully succeeds in putting back together.
In thus consigning her fantasies to paper she lays herself bare to
us, at once proud and vulnerable, like a hind at bay before its hunter.
Gilles Berquet
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