L'essence de toute existence
Née en 1973, Alexia Turlin, alias Xia, vit et travaille à Genève.
Sa pratique artistique va et vient du champ au hors champ de l’art
contemporain, de l’artistiquement correct à foison de
formes de création diffuses, du clip au set de table, du dessin à l'installation
en passant par la peinture murale, la sculpture, la vidéo,
l'imprimé, le design, le mobilier, l'aménagement urbain,
etc. Animée par le désir de se mettre au service de
la rencontre, du rapport à l'autre, de la confrontation des êtres
et des choses, elle aime faire scintiller l’essence fragile
de toute existence, mettre en œuvre l’intranquillité du
devenir unique et anonyme de tout sujet contemporain. L’esthétique
a priori relationnelle de ses modes et méthodes d’intervention
s’avère in fine, mine de rien, pleine de pièges,
leurres, farces et attrapes...
Ici, elle accentue une
présence dans l’absence ou une
absence dans une présence... Là, elle raconte des histoires
de vides et de pleins, d’illusions et de désillusions...
Ici, en compagnie d’un soi-disant Gentil Garçon, elle
imagine pour nos plus doudounesques travers un édredon tout
en peluches d’ours et oursons made in china, taïpé ou
taïwan, fait main par des enfants, et le plaisir de s’y
vautrer devient coupable dès lors qu’on le sait... Ailleurs,
tendance terroriste en solo, elle projette d’envahir, polluer,
contaminer le monde, le réel avec ses bêtaxias sympas, à savoir
ses immondes bébêtes qui ont tendance à se regrouper
pour se constituer en kystes, polymorphes en forme de virus à papattes
multiples, protozoaires unicellulaires au regard hallucinant et innocent,
polychromes stickers qu’on peut télécharger sur
son web site (alexiaturlin.com)... Ailleurs encore, elle crée
des embryons d’associations d’idées et pratiques
en tout genre pour effacer les frontrières, faire tomber les
murs, dépasser les égos qui séparent encore
ceux qui se disent artistes et ceux qui font de l’art sans
le savoir ; ceux qui opérent avec aura comme il se doit, valeur
marchande si possible, dans le champ pré carré de l’art,
et ceux relèvent ni vus ni connus de la catégorie du
tout homme est un artiste selon Beuys, ou encore ceux issus en mode
pop-produit dérivé de l’idée de la minute
de célébrité selon Wharol ...
Dire nous pour dire je et vice versa
Dans son Livre de l’intranquillité, Bernardo Soarès,
alias Fernando Pessoa, évoquait “ces gens dont on peut écrire
la biographie ou qui peuvent l’écrire eux-mêmes”.
Et pour se démarquer dans la foulée, il osait dire
ce que peu d’artistes ont le toupet de confesser : “Dans
ces impressions décousues, sans lien entre elles et ne souhaitant
pas en avoir, je raconte avec indifférence mon autobiographie
sans faits, mon histoire sans vie. Ce sont mes confidences, et si
je n’y dis rien, c’est que je n’ai rien à dire”.
Dans sa préface du Traitre, livre clé d’André Gorz
sur la figure-posture de l’Exilé, Jean-Paul Sartre énonçait
ceci : “Il faut savoir dire nous pour dire je : cela n’est
pas contestable. Mais la réciproque est vraie aussi : si quelque
tyrannie, pour établir le nous d’abord, privait les
individus de la réflexion subjective, toute l’intériorité s’évanouirait
d’un coup et, avec elle, les relations réciproques”.
Tout le travail d’Alexia Turlin semble fondé sur l’idée
que le je n’est jouable que s’il sait se projeter dans
un nous qui le dépasse. Parce que l’un a besoin de l’autre
et vice versa... Parce qu’’Alexia Turlin a besoin de
Xia, de ses Betaxias, de sa milkshake agency, de ses réseaux
et rhizomes d’art makers pour passer de l’île qu’elle
est à l’archipel qu’elle rêve d’inventer
et d’habiter...
Karine Vonna
directrice de la Villa du Parc
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