Résis-tances
rassemble autour de la figure emblématique de Rémy
Zaugg, un choix fort et symbolique de 11 œuvres du Frac Nord
- Pas de Calais (9 peintures, 1 vidéo, 1 série de
trois photographies) qui toutes "apportent leurs corps" (Paul
Valéry), énoncent ce qui hante et qui brouille les
catégories, ce qui interpelle et qui n’achève
rien, ce qui éclaire et qui change, altère, approfondit,
contredit, exalte, recrée ou crée d’avance,
ce qui se passe inlassablement en ce lieu qui dit l’homme,
l’homme qui dit, comme Rémy Zaugg: "ici non" (1996).
Par Résis-tances, ce choix évoque la notion de réseau,
celle de force d’opposition libératrice aux systèmes
-de la peinture notamment…-, celle plus étendue encore
d’insurrection et d’évasion, de déconstruction
et de reconstruction, de décollement du réel, de traversée,
de saillie, de faille, d’interstice, d’entre-dit, d’inter-dit.
A l’heure où le Frac Nord - Pas de Calais entre dans
une phase active de réflexion sur sa réimplantation
sur le site de l’AP2 (Atelier Portuaire 2 ) dans le port de
Dunkerque, il apparaîssait intéressant de se poser la
question du "lieu qui dit l’œuvre" (Zaugg),
c’est à dire de l’œuvre qui dit l’homme
en son lieu, c’est à dire encore de la peinture qui
révèle et/ou renouvelle l’opération de
la mimésis.
La question n’est plus, comme le faisait justement remarquer
Nicolas Bourriaud, "Que faire de nouveau?" mais plutôt "Que
faire avec?" Autrement dit : comment produire de la singularité,
comment élaborer du sens à partir de la masse de données,
de noms, de références qui constituent notre quotidien?
La
plupart des œuvres rassemblées dans cette "partition",
opèrent par appropriation et/ou perturbation.
Ainsi la toile "Zorro" (1993) de Maurizio Cattelan, fait-elle
se rencontrer le domaine de l’histoire de la peinture contemporaine,
en évoquant les toiles lacérées de Lucio Fontana,
et l’histoire populaire de la télévision, par
la citation du "Z" de Zorro, série télévisée
légendaire.
Elle aborde de
façon détournée et ironique
la question de la signature et du mythe de l’artiste.
De même, "Franck Stella’s cat" (1992) de Steven
Parrino est-il un hommage à l’un des plus grands peintres
américains du XXè siècle court-circuité par
la présence de son chat. La toile argentée, déhoussée,
violentée, renvoie au Pop Art tout en créant une instabilité,
une destruction d’ordre physique qui contraste avec la savante
construction de "Single Gun Theory" (2001) de Polly Apfelbaum.
Cette "fallen painting", peinture monumentale tombée
du mur, réalisée à partir de centaines de "chutes" de
velours aux couleurs vives et aux formes biomorphiques étalées
sur le sol, traverse les mondes de Klimt, Monet, Pollock, la culture
psychédélique, comme la tradition de l’art féministe,
en employant des techniques traditionnellement féminines (tricot,
couture, tapisserie) de manière subversive et en les recomposant
en "natures-mortes" savamment arrangées, mises en
ordre, juxtaposées.
"
Ohne titel" (1989) de Georg Herold, peinture réalisée
avec du caviar, se réapproprie le potentiel brut de cet "or
noir" employé comme simple médium, en démystifiant
l’histoire de la peinture.
Avec "Or not to be" (1979), Bertrand Lavier travaille l’écart,
parfois très ténu, entre identité et différence,
réalité et virtualité, art et représentation.
Pour éclairer ce "réalisme paradoxal", il
juxtapose un bloc de peinture sèche et son moulage en bronze
peint, faisant de l’interférence un nouveau médium
d’interpellation.
Travaillant l’existence physique des idées et leur dimension
poétique, Pier Paolo Calzolari crée un fleuve de métal
liquide rose "Piombo roso" (1968), d’une densité extrême
(en plomb), dont la force se joue de l’idée du geste
du peintre suspendu dans l’espace…
"
Le Feuilleton" (triptyque, "La peur", "La vitesse", "Les
amoureux" 1978-1979) d’Annette Messager associe photographies
et peinture pour dénoncer l’artificialité et
le mensonge des "images du bonheur" diffusées par
les médias, tandis que Gloria Friedmann provoque une vision
nouvelle et inattendue de la littérature romantique avec "Neiges éternelles
de la Jüngfrau" (1983). Steve Di Benedetto évoque,
quant à lui, dans "Surfing the text" (1991), le
rythme croissant de la "réalité glissante" des évènements
dans une "schématique de la désintégration".
Enfin, sur un
tout autre registre, "The Painter" (1995)
de Paul McCarthy, performance vidéo présentée
pour la première fois au MOMA de New-York en 1995, met en
scène l’artiste dans son propre rôle, celui d’un
peintre au travail, en relation avec le monde de l’art dans
toutes ses outrances, ses débordements et ses excès.
La violence, la provocation, la transgression renvoient à un
champ de la création artistique émergée à partir
des années 60, autour de l’art corporel. Elle s’inscrit
en contrepoint de l’œuvre monumentale de Gerhard Richter, "Athen" (1985),
au titre évocateur de l’école du même nom,
dont la représentation abstraite visualise “une réalité que
nous ne pouvons ni voir, ni décrire, mais dont nous pouvons
(encore) croire à l’existence”.
"Chaque fois qu’un artiste tourne à son avantage
la résistance aveugle des matériaux, se joue de leurs
insuffisances pour parvenir, en dépit des obstacles, au résultat
qu’il escomptait, il s’achemine vers la beauté…"
Résis-tances interroge cette notion aléatoire de beauté,
son principe, sa force, son contexte, son statut, sa construction,
c’est à dire l’étendue du champ expérimental à partir
duquel "l’usage de langues à l’intérieur
de la langue" (Gilles Deleuze) devient non seulement possible,
mais encore salutaire.
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