Dominique
Ghesquière s'attaque aux choses:
des objets usuels, domestiques, quotidiens. Elle en expurge l'usage
premier, fonctionnel, non pas pour leur conserver une unicité artistique
mais pour leur attribuer uniquement en usage imagé. Pas imaginaire,
imagé, c'est à dire construit d'après une image
type. Les objets qu'elle fabrique ne sont pas simplement détournés,
recyclés ou appropriés, selon les pratiques connues
au XXème siècle. Ils sont travaillés de l'intérieur,
décortiqués, « autopsiés » en quelque
sorte, pour être ensuite recomposés. Il n'en reste,
en vrai, que la peau, celle-ci devenue intangible, impalpable, car
distancée par le regard du spectateur. C'est leur mise en
scène, parfois très subtile, qui les rend à l'ordinaire. « Autopsia
= action de voir de ses propres yeux », nous dit la définition
du dictionnaire. Les dispositifs mis en place par Dominique Ghesquière
nous « décillent ». Un canapé vert en velours,
d'un style commun, assez confortable et solide, est, en vue plongeante,
tout à fait « normal ». Par contre, sa vue latérale
offre un aspect « déprimé » de la chose.
Il a été vidé de ses montants verticaux et de
sa mousse. Comparé à un trophée de chasse il
serait « dépecé ». Cependant rien de glorieux
dans sa présentation, il est en quelque sorte « dégonflé ».
(Canapé, 2000). Ce n'est pas tant l'objet même qui subit
ce « dégonflement », mais au-delà, l'icône
de cette chose issue du banal, le stéréotype du confort
solide pour tous, et avec lui quelque chose de l'univers stable des
lecteurs de « reader digest d'Historia », qui s'essouffle.
Dominique Ghesquière nous présente des choses déjà « épuisées ».
Elle mine leurs usages non héroïques. Ainsi les Journaux,
2003, sont des pages prélevées de journaux de grande
diffusion (Le monde, Libération,...) marquant une actualité générique.
«
Si le réel est tout ce qui arrive », pour paraphraser
Ludwig Wittgenstein, les objets de Dominique Ghesquière n'arrivent
plus. Ils sont en quelque sorte « déréalisés »,
retirés du monde des choses, vidés de leur « choséité ».
Des « objets en moins » du nom de la célèbre
série de Michelangelo Pistoletto. En quelque sorte ils partagent
avec ces oeuvres le fait de n'être « plus à faire ».
Ils sont là, pré-usés, libérés de
leur fonction et investis d'une nouvelle mission : ils sont en représentation.
Dominique Ghesquière s'attaque aux choses pour les rendre accessoires,
au double sens du mot: superflues et éléments de décor.
L'échafaudage, 2003, est réaliste. Il a les dimensions
de l'objet dont il porte le nom, la couleur et la position. Seulement
sa matière est radicalement différente de l'original:
c'est du béton. Les tubulures ont été moulées
en béton. L'objet est fabriqué dans le matériau
de la chose qu'il sert à construire. C'est plus subtil que simplement
renverser l'original et la copie, ou bien faire du moulage l'œuvre
même, dans la tradition Duchampienne (cf. Feuilles de vigne mâles,
feuilles de vigne femelle).
Les œuvres de Dominique Ghesquière sont des interférences
dans le réel, des « bugs » de la machine comme dirait
un cinéphile amateur de Matrix. En cela, elle interroge le statut
même du réel: est-ce bien seulement tout ce existe et
uniquement cela ?
Marie de Bruggerolle
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