Loin de tout artifice, Rachel Labastie élabore
patiemment un répertoire d’objets, qui interrogent les
formes contemporaines d’aliénation. Au premier coup
d’œil, l’apparence du travail rassure ; les formes
sont lisses, bien faites.
Alors que le temps s’égrène, le doute ne tarde
pas à s’infiltrer de manière pernicieuse. Un pas
de recul quasi spontané fait prendre conscience… et s’il
n’était pas question de ce que je vois ?
A travers diverses stratégies, Rachel Labastie explore la dimension
fantasmatique des sciences occultes, tente de
lever le voile sur « ce courant de mondialisation spirituelle,
qui à la manière d’un miroir de notre époque,
reflète ses
malaises, ses craintes, ses angoisses mais aussi sa crédulité,
ses espérances ».
Dans une société fascinée par le mythe de l’éternelle
jeunesse avec ses attributs de beauté et de performance,
l’artiste pointe l’attrait opéré par le marketing
du bien-être, qui offre sous de rassurantes appellations divers
outils
placebos ne traitant les blessures de l’âme que de manière
superficielle, engrangeant de facto le produit financier
de multiples insatisfactions et frustrations.
Avec la « Bibliothèque du bonheur » (2006), Rachel
Labastie reproduit pléthore de couvertures d’ouvrages
aux
intitulés vendeurs d’un mieux être prophétique.
Les aquarelles et leur palette doucereuse interpellent l’attention,
semblant souligner la somnolence de l’esprit en quête de
spiritualité low tech. Dans le même registre, « Voyage
vers l’éveil » (2007), un avion en papier, pliage
big size confectionné à partir de multiples tracts d’invitations à des
stages et séminaires de développement personnel, parle à la
fois du désir d’envol et du souhait d’échapper
au
carcan de la pensée. Ailleurs, la mise à distance hors
contexte psychologique révèle l’idiotie des paroles
ditesé
mancipatrices, telles que présentées dans la série
d’aquarelles « Invitations » (2007), reproduisant
des publicités
froissées, parfois délavées par la pluie. Evolution
dans la « Série Terres » (2008) où les volumes
indissociables des
cinq blocs de livres anciens reproduits en terre cuite ne présentent
plus aucune écriture : pas de titre, ni d’auteur,
juste des symboles (croix, étoile, carré) inscrits dans
la chair du « cuir », qui insistent sur l’aspect
inaccessible de
savoirs énigmatiques.
Plus
qu’une idée fixe, une obsession, Rachel Labastie
semble attirer l’attention sur ces icônes superfétatoires,
qui
disent le trouble d’une société, dressant le
constat de la perte d’un bien être et de l’urgence
d’y remédier. L’artiste
n’hésite pas à rapprocher les pilules du bonheur « Viagra », « DHEA » et « Prozac »,
qu’elle nomme ironiquement «
Les 3 Vertus » (2006) de cette profusion de représentations
littéraires « New Age ». Cette aliénation « vertueuse» renvoie aux images préconçues de dépassement
personnel, qu’elles concernent l’idée de pouvoir,
l’idéal charisma-
tique, le besoin d’être « smart » à tout
prix, qui fusionnent dans le registre du clubbing de « Pills » (2007),
pilules
extasiques over size aux couleurs acidulées, frappées
du sceau de la sensation adéquate à engloutir pour
un «
good feeling » : un papillon, une étoile, une couronne,
un diamant.
Source
de résonances métaphoriques, le travail de
Rachel Labastie produit une tension. L’imaginaire se déploie
par à
coups, se heurtant aux images, aux objets, cherchant à dégager
un espace de liberté, une respiration dans ce qui
procède d’un enfermement séduisant, d’une
prison sociale, qui tous les jours façonne de nouvelles victimes.
L’air
de rien, une sculpture alerte : « Cage » (2007), une
prison réfrigérante d’une beauté minimale.
Cette sculpture, quié
volue selon les conditions ambiantes de température et d’humidité de
l’air, varie selon la fréquentation du lieu. Le
diamètre des barreaux de glace augmente de manière
non uniforme, jusqu’à former bloc. Faut-il voir dans
l’émergence de cette cage à chaque fois différente
mais toujours gangrenante la constante appétence de la pensée
humaine à se soumettre ? Peut-être. Ce qui est plus
sûr toutefois est l’enjeu équivoque du travail,
l’ambiguïté extrême avec laquelle le propos critique demeure empreint d’une
curiosité renouvelée, révélant pour le
moins une
certaine fascination.
Avec « Entraves » (2008), éléments d’attaches
destinés à des esclaves fabriqués en porcelaine
blanche, Rachel
Labastie rend la problématique plus sensible encore. Selon
l’artiste, « la fragilité des liens représentés
implique un
consentement ». Tandis que les outils de supplice et de rétrogradation
humaine se regardent perversement comme
de délicats bijoux, la non couleur blanche plaide volontiers
pour leur aspect irréel : une manière d’exprimer
qu’il ne
faut pas se fier aux apparences. Remarquons aussi que parfois Rachel
Labastie n’hésite pas à utiliser un procédé semblable aux enseignements doctrinaires pointés du doigt.
L’opposition entre l’objet représenté et
le matériau
utilisé semble refléter la contradiction entre les
messages propagandistes de bien-être et de liberté et
le sentiment
de dépendance, la perte de confiance en soi qu’ils génèrent.
En ce sens, l’action d’une parole sur une personne peut
se révéler beaucoup plus forte qu’il n’y
parait. La menotte en porcelaine à l’image de la « bonne
parole » ressassée
sur les ondes se révèle tout aussi dangereuse qu’un
instrument de rétention. Aussi l’œuvre n’est-elle
pas sans
rappeler « Temple » (2006), une installation vidéo
faisant apparaître au rythme d’une musique lancinante
le
mouvement ascendant et descendant de huit bandes blanches, dessinant
les barrettes d’un système audio ou les
colonnes d’un temple antique. L’artiste pointant là l’univers
médiatique assénant à coups de boutoirs l’idée
de
liberté dans un flot de paroles quasi évangéliques
pourtant bien éloignées du libre arbitre.
Si
les aquarelles cernaient plus directement la culture New Age avec
ses formes de conditionnement de la pensée,
les travaux récents interrogent de manière plus subtile
l’aspiration d’être autre, l’incompréhension
d’être soi et la
difficulté d’y remédier. Bien que présente
dans « Ailes » (2008), ailes d’ange en céramique émaillée
blanche, dont
la délicatesse du travail accroît la vulnérabilité,
la dimension métaphorique de l’envol se heurte paradoxalement à la
pesanteur du matériau. Déjà palpable dans « Sculpture » (1999),
- une vidéo projetée sur le nuage s’élevant
d’un
fumigène, où l’image d’un nu féminin
apparaissait et disparaissait de manière incessante au gré du
mouvement de
la fumée-, la fragilité de l’équilibre
de construction spirituelle se retrouve plus spécifiquement
exprimée dans« Chapelle » (2009), structure
en bois lamellé du lieu
de recueillement. Repliée sur elle-même, à l’image
de persiennes fermées, elle ne (se) laisse aucune possibilité d’ouverture,
préférant le chemin d’une régénérescence
intérieure coupée du monde.
Cécilia Bezzan, Janvier 2009
Rachel Labastie est née en 1978. Elle vit à Lyon. Elle
sort diplômée de l’école des Beaux-arts
de Lyon en 2003 et
participe à plusieurs expositions collectives : "Tout
contre" (La Manufacture de Sèvres, Paris, 2007), "Logiques
du
rêve éveillé", (Les Instants Chavirés,
Montreuil, 2007), "Voir la nuit à Arles" (Les Rencontres
d’Arles, 2008),"
Improbable" (Espace Valles, Saint-Martin d’Hères,
2008), "La rose pourpre du Caire" (Musée d’Aurillac,
2009).
Elle présente également en 2007 sa première
exposition personnelle, "Spiritours", à l’Espace
d’Arts Plastiques de
Vénissieux, en résonance à la Biennale d’art
contemporain de Lyon. Après sa résidence à Point
Ephémère de
septembre 2008 à février 2009, elle propose "De
l’apparence des choses" à l’espace Vallès à Saint-Martin
d’Hères
et à Point Ephémère
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