L’œuvre de Benjamin Sabatier est toute
entière issue d’une recherche réflexive permanente
sur les fondements économiques qui régissent notre
société contemporaine et sur la façon dont l’art
s’inscrit dans cette réalité socio-économique.
Après s’être intéressé aux notions
de production et de consommation dans ses expositions Peinture en
Kit en 2003 et S.A.V. en 2005, puis aux questions de marketing et
de conditionnement dans 2 Pack Age en 2007, le jeune artiste français
revient aujourd’hui sur la notion essentielle du travail.
Mettre l’œuvre au travail et, dans le même temps,
montrer le travail à l’oeuvre, a toujours été un
leitmotiv pour Benjamin Sabatier. Sa première œuvre-performance
très remarquée en 2002 au Palais de Tokyo à Paris,
intitulée 35h de travail, consistait à tailler des
crayons 7 heures par jour pendant 5 jours. Tous les jours, l’artiste
changeait d’espace, laissant sur place le travail des jours
précédents ; ainsi, le dernier jour, 5 chaises et leurs
tas d‘épluchures de crayons étaient disposés
dans le Palais de Tokyo, permettant au visiteur de « quantifier » le
travail de l’artiste. Aujourd’hui, l’artiste matérialise
cette dimension travail en l’incarnant dans ses œuvres-objets.
Dans cette quatrième exposition personnelle à la galerie,
Benjamin Sabatier nous projette à la fois dans l’univers
du travail en même temps que dans la fabrique de l’œuvre
elle-même, l’œuvre devenant le lieu où l’on
ressent le poids du temps et du travail. Son « chantier » est
une image de l’atelier, lieu du travail en cours de l’artiste,
entre le projet et l’objet, entre l’intention et le résultat…
Comme le dit le philosophe Jacques Rancière dans son essai
Le partage du sensible, « la pratique artistique n’est
pas le dehors du travail mais sa forme de visibilité déplacée.
Il sort l’artisan de « son » lieu, l’espace
domestique du travail et lui donne le « temps » d’être
sur l’espace des discussions publiques et dans l’identité du
citoyen délibérant. (…) L’art est production,
identité d’un processus d’effectuation matérielle
et d’une présentation à soi du sens de la communauté.
La production s’affirme comme le principe d’un nouveau
partage du sensible, dans la mesure où elle unit dans un même
concept les termes traditionnellement opposés de l’activité fabricatrice
et de la visibilité. »
Le processus de création de Sabatier permet ainsi au spectateur
de s’identifier aux pièces, même si la quantité de
travail et de temps lui est, elle, inaccessible (puisque connue seulement
du concepteur de l’œuvre). Basé sur la répétition
de gestes manuels simples – clouer, punaiser, percer…,
le mode de fabrication des œuvres souligne l’importance
du corps au travail dans son aspect aliénant.
En questionnant ainsi le processus et la notion de
travail, Benjamin Sabatier tourne en dérision le monde de l’entreprise
tout autant que celui de l’art. Peu importe le médium
(peinture, sculpture, vidéo…), il utilise toujours celui
qui lui paraît le plus pertinent pour créer du sens.
On retrouve cette ironie dans les nouvelles œuvres telles Brouette
(2009), dont le contenu devient le contenant, les Colonnes Pots (2008)
créées par superposition de pots de peinture dégoulinants
ou encore les Cruficitions (2008), où les emballages sont
cloués sur des panneaux de bois et prennent une valeur fictive
nouvelle…comme leurs titres le suggèrent.
Ici, l’action même de créer, de « travailler »,
devient aussi importante que le « produit » de ce travail,
l’œuvre finale. Est-ce un acte créateur conçu
comme un travail ou un travail transformé en acte de création
? La question se pose en termes de durée, de temps de réalisation,
de répétition du geste et surtout de finalité.
Le propos de Sabatier se situe précisément dans cet
interstice qui sépare le travail et son produit, réactualisant
l’interrogation centrale des Constructivistes autour de l’abolition
de la séparation entre art et travail.
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