Une exposition de Sturtevant est
toujours un événement.
Un événement qui réouvre la question de la représentation,
qui la déchaîne (si re-présenter c’est montrer
deux fois la même chose à la même personne). Depuis
son apparition, l’œuvre de Sturtevant piège le discours
critique et la rhétorique post-moderne, la grille de lecture
fondée sur l’appropriation ou le détournement post-duchampien
se révélant, au contact de cette nouvelle forme de pensée,
totalement inadaptée.
Sa grande rétrospective en 2004 au MMK de Francfort ne démentait
pas son intitulé : « The Brutal Truth ». Cette vérité brutale,
qui qualifie les œuvres de Sturtevant, c’est que ce ne sont
pas des copies. Petit rappel historique pour ceux qui auraient loupé les
quarante dernières années : Elaine Sturtevant est celle
qui pose, de manière inaugurale, la question de l’autonomie
de l’art.
Dès les années 60, son travail consiste à répéter
des œuvres reconnues, comme celles de Johns, Warhol, Duchamp,
Beuys
ou Lichtenstein. Une façon de produire une différence,
de provoquer une résistance, un rapport critique à l’art
et à son contexte médiatique. Souvent malencontreusement
associée au courant appropriationniste des années 80,
son travail se démarque radicalement des procédures
de reproduction de Sherrie Levine, de l’entreprise politique
de désacralisation de Mike Bidlo ou Philip Taafe.
A l’écart de ces pratiques, son œuvre se développe
en parallèle du mouvement de la pensée historienne de
Foucault et de la philosophie deleuzienne. Elle se concentre ainsi
depuis plusieurs décennies sur le pouvoir de l’art et
des images, sur les principes de clonage et préfigure de manière
visionnaire l’impact de la cybernétique et de la révolution
digitale. Mes pièces, dit Sturtevant : « reflètent
notre cybermonde d’excès, d’entraves, de transgression
et de dilapidation ». « Autrefois, la force supérieure,
c’était celle du savoir, de l’intelligence, de la
vérité. Aujourd’hui, la force supérieure,
c’est haïr, tuer tandis que le masque de la vérité recouvre
le pouvoir dangereux du mensonge ».
S’il est une chose acceptée aujourd’hui dans l’art,
c’est la possibilité pour un artiste de réaliser
le « programme » de Warhol. Mais Sturtevant est peut-être
la seule à en avoir intégré la véritable
logique des choses (au détriment de la logique du sens), celle
de la série, de la surface, de la machine.Les pièces
de Sturtevant sont des miroirs étranges, des matérialités
qui affichent un paradoxe, entre la vision
et la visibilité, le fini et l’infini. L’œuvre
affiche tellement sa présence qu’elle en devient une paroi,
produit une distance infranchissable. Les vidéos sont faites
de plans séquences en boucle où tout semble être
livré au réel comme seul événement. La
caméra ne fait pas plus corps avec le sujet qui filme qu’avec
l’objet qu’elle filme. Elle enregistre le passage d’un
corps et d’un objet. Elle empêche ainsi toute adhésion,
toute projection. Cet empêchement, cette suspension du plaisir
suspend la jouissance, la porte aux limites de la frustration, d’une
forme de violence.
Etre une machine, ce désir n’est qu’un désir,
il ne peut et ne doit s’accomplir. Il n’y a nulle foi chez
Sturtevant en la technologie ou en la productivité. Ce qui l’intéresse
dans la machine c’est moins sa puissance à transformer,
que la possibilité qu’elle offre à l’artiste
de se soustraire au « processus créatif » et plus
précisément d’évacuer les ressorts de la
volonté : créer machinalement jusqu’à ce
que la machine en ait fini de tourner, devienne une pure opération
d’invention, de langage. Car le langage tient ici évidemment
une place déterminante, qui s’oppose au bruit de fond
et qui résiste de tout son « bio-pouvoir » à l’inertie.
Stéphanie Moisdon
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