Daniel Cordier affirme toujours
plus l’originalité et
l’authenticité de ses coups de foudre en une installation
d’objets choisis par le collectionneur dans un domaine étranger à l’art
contemporain, selon les mêmes passions, les mêmes jouissances.
La beauté du "Ready Made" plane au-delà des
musées d’Athènes et du Trocadéro…
Pas de chefs d’œuvre.
Un enchantement.
"Pas le Trocadéro, pas le musée d’Athènes"
Tel est le postulat énoncé par Daniel Cordier qui
a guidé la présentation de sa collection d’objets
exotiques aux Abattoirs. Un anti-musée en quelque sorte, qui
donne à voir les objets collectés par cet amateur d’art
selon une approche qui ne relève ni de l’ethnographie,
ni du chef d’œuvre mais plutôt d’une sensibilité propre
marquée par un penchant pour l’organique et la matière.
Qu’il s’agisse ou non de chefs d’œuvre importe
peu. Car, pour Daniel Cordier, ces objets humbles provoquent la même
jouissance en assouvissant, à leur manière, son goût
pour le style.
Il en résulte une exposition expérimentale faite
de mélanges et de rencontres, une exposition où se
côtoient les époques, les techniques et les cultures.
Véritable cabinet de curiosités qui autorise tous les
rapprochements, cette exposition n’est pas sans évoquer
le fameux mur de l’atelier d’André Breton où le
poète, en réunissant les produits de l’imagination
et de la vie quotidienne, avait lui aussi édifié son
anti-musée imaginaire et lutté contre les cloisonnements
esthétiques. Détournés de toute fonction utilitaire,
symbolique ou rituelle, les objets prennent ici leur sens les uns
par rapport aux autres, au sein d’un assemblage à grande échelle
qui entretient toujours la primauté du désir.
Le plaisir, la jouissance qui ont présidé à ce
rassemblement transparaissent dans cette installation d’objets
arrachés à leur contenu ethnographique et ainsi métamorphosés
en ready-made anonymes. Plus de contexte ni de périodisation
mais un joyeux mélange où se rencontrent et dialoguent
l’Asie, l’Amérique, l’Océanie ou
encore l’Afrique. Les objets s’organisent par analogies
et par contrastes et convoquent étrangement, d’autres
formes artistiques. La réminiscence est anachronique : on
croit reconnaître Max Ernst, Constantin Brancusi, parfois Jean
Arp, telle forme archaïque évoque Jean Dubuffet. Et certains
de se rappeler les liens qu’ont su tisser les artistes du 20ème
siècle avec l’art primitif autour notamment du principe
de sérialité ou de pauvreté des matériaux,
d’autres sortiront ayant compris ce qu’était une
perception nommée désir.
"Mon goût des œuvres exotiques est né avec
celui des œuvres d’art.
J’ai choisi, d’abord, le plus évident : masques,
fétiches, bakotas... Cet ensemble ornemental m’accompagna
durant les années où je constituai ma collection d’art
contemporain. Après ma donation, en 1989, je remplaçai,
dans ma demeure, tableaux et sculptures par des objets d’un
genre nouveau. Même si je conservais quelques témoins
de mes premiers enthousiasmes (à titre de souvenir), ils avaient
cessé de me surprendre.
Année après année, ce sont les objets les
plus humbles de cultures lointaines qui me procuraient le dépaysement
que j’ai toujours exigé de l’art. J’insiste
sur ce point. C’est le style d’un objet usuel et non
le chef-d’œuvre d’une série que je sélectionnais.
Dernier avatar de la rencontre prônée par Lautréamont
: un parapluie et une machine à coudre...
A quoi correspond le foisonnement dont je me suis
entouré ?
Parce que c’est avec mon corps que je teste les œuvres
d’art, j’ai mis du temps à comprendre les raisons
de mon attirance pour les objets quelconques. Avec le temps, j’ai
découvert que ces formes élémentaires représentaient
la structure originelle de mon goût. Toute ma vie, j’ai
tenté de l’illustrer par ma quête éperdue
des œuvres d’art.
J’ai d’abord cru que la réunion de ces objets
formait une “section” de ma collection. Il n’en
est rien. D’autant que je veux effacer leur origine ethnographique
en faveur de leur qualité plastique. De ce point de vue, leur
plein effet résulte de leur confrontation avec des œuvres
contemporaines. Une confrontation intuitive et intelligente en révèle
aujourd’hui la singularité. Le rapprochement des feutres
de Morris, du tableau de Fontana et des tabourets éthiopiens
est convaincant de ce point de vue.
Du moins, c’est ce que j’ai éprouvé.
Désormais, lors de présentations ultérieures,
je souhaite que l’ensemble des objets “saupoudre” ma
collection afin d’en révéler le piquant. Du moins,
c’est ainsi que je conçois ce mariage d’aujourd’hui.
J’accepte que d’autres ne partagent pas mes lubies.
Puis-je espérer que les pyromanes indignés s’abstiendront
d’allumer un bûcher vengeur.
Du moins durant l’exposition. Pitié pour les Abattoirs".
Daniel CORDIER
|