carte
blanche à Pierre Giquel
Jean-Luc Blanc, Patrice Carré, Tony Carter, Patrick Corillon,
Christelle Familiari,
Anna Gaskell, Laurel Katz, Jean-Claude Latil, Ange Leccia,
Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau, Laurent Moriceau,
Johan Muyle, Patrick Neu, Marcel Odenbach, Roman Ondak, Florence Paradeis,
Jack Pierson, Liza May Post, Présence Panchounette, Jean-Jacques
Rullier,
Jean-Michel Sanejouand, Miri Segal, Didier Trenet, Kara Walker, Œuvres
de la collection du Frac des Pays de la Loire
« Nous avons bu à la mémoire du Bien-Aimé un
vin qui nous a enivrés avant la création de la vigne »
Ibn Al Fâridh (1181-1235)
A la question d’un journaliste à un homme politique
(1) à la réputation d’opportuniste, la réponse
fut sans détour : « Ce n’est pas la girouette
qui tourne, c’est le vent. » Il était opportun
de s’approprier ces mots, et les détourner, pour constituer
le titre de l’actuelle exposition. Cette réponse avait
sans doute la faculté de proposer une nouvelle vision de l’orientation.
Il semblait sensible, dans le cadre d’un choix d’œuvres à opérer
dans une collection, de souligner le rôle qui échoit
au sens lorsque celui-ci tourne. En d’autres termes, cette
exposition se veut une ode à la Grande Beuverie, titre d’un
ouvrage de René Daumal. Ce dernier fut en effet un grand découvreur
de territoires aussi inhabituels, irréels, paniquants que
plausibles.
Sont ici retenues des œuvres douées d’une capacité particulière à tituber,
et à nous faire tituber, des œuvres mobiles, ivres, peu
sujettes à nous rassurer. Ce qui les légitime pourrait
s’apparenter à la perte de l’équilibre,
aux ombres, aux duplicités, à la chimère, à des
hallucinations, afin que le visiteur devienne à son tour poète,
unijambiste pourquoi pas, jongleur, auteur d’un récit
qu’il construit au gré de sa promenade, fantôme
dans des espaces glissants, incertains. Le monde des apparences et
des évidences changé soudainement en univers délocalisé,
changeur de formes, échangeur de mots. Un monde aux certitudes
géographiques transformées, où les désirs échappent
aux convenances, où l’enfance est interpellée
parfois violemment, où le cauchemar se substitue au rêve.
Un monde qui boîte !
L’occasion est ainsi donnée d’aborder des corps
et des univers chancelants, d’interroger notre position de
spectateur, mettre en doute la réalité, refuser la
rationalité. Comme dans les jeux visuels de Muyle, ou les étonnants
renversements offerts par Présence Panchounette, le déséquilibre
avec Laurel Katz, Miri Segal, Tony Carter, l’apparente paix
avec Jean-Claude Latil, les corps perturbés de Liza May Post,
l’inquiétant dialogue entre deux vidéo avec Odenbach.
Les dessins tremblants de Didier Trenet, tout aussi perturbants et
drôles ou cinglants de Petra Mrzyk et Jean-Francois Moriceau,
offensifs de Kara Walker, lancinants et porteurs d’abîmes
de Roman Ondak, dressent une cartographie désarçonnante
du monde. Ailleurs, persistance du désir et déclarations
amoureuses avec Ange Leccia, Christelle Familiari, Jack Pierson,
plongée dans les espaces du rêve avec les photographies
de Florence Paradeis, ou les songes de Jean-Jacques Rullier, le rêve
encore avec la sculpture de Patrick Neu, diffusion et réactivation
d’un concours de blagues avec Laurent Moriceau, enfances paradoxales
avec Anna Gaskell, Jean-Luc Blanc, Patrice Carré…
L’ivresse ouvre des espaces poétiques où se trouvent
convoqués des formes inattendues, des lapsus, des rires, où les
bizarreries forment de curieuses liaisons qui nous invitent à suivre
les conseils d’un Charles Baudelaire d’actualité,
décidément : « Il faut être toujours ivre.
Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne
pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules
et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.Mais
de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.
Mais enivrez-vous. » (2) A quoi répond comme en écho
fraternel la Khamriya d’Ibn Al Fâridh : « Près
de ses tavernes, le paralytique marche et les muets se mettent à parler
au souvenir de sa saveur.»
Pierre Giquel, janvier 2007
(1)Edgar Faure
(2) Le Spleen de Paris, Charles Baudelaire
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