Au siècle dernier, le médecin d’une
petite ville vosgienne prétendait que les yeux des victimes
de
morts violentes imprimaient la dernière image perçue.
Il pensait pouvoir faire de sa théorie un outil précieux
pour résoudre des enquêtes criminelles. Une
affaire de meurtre lui donna l’occasion de réaliser une
première expérience. Il obtint l’autorisation
de participer à l’autopsie. Il découpa méticuleusement
les yeux de la dépouille en tronçons réguliers
et les photographia avec soin. Mais les images, révélées,
fi xées et agrandies n’étaient d’aucun
secours. Cela ressemblait à quelque chose comme un ciel perturbé:
pas d’éléments concrets, nulle
trace de l’assassin. La victime, pensa le médecin, était
tombée sur le dos
avant de mourir, elle n’avait vu que la voûte céleste
en rendant le dernier souffle.
Quand j’examine une à une les photos de ma famille, quand
je prélève quelques détails en les rephotographiant,
je pratique moi aussi une opération morbide, une sorte d’autopsie
sur des corps
figés. J’enquête, je cherche ce qui serait passé inaperçu,
l’élément que le photographe n’aurait
pas vu, l’erreur, la faille, l’image dans l’image.
Je me rejoue un «Blow Up» domestique. J’imagine
le fait divers sordide qui pointe sous le spectacle bonenfant.
Les membres de la famille pratiquent la photographie sans préoccupations
esthétiques majeures,
sans connaissances techniques approfondies, mais le laboratoire chargé du
tirage supplée en partieà
cette vacuité en écartant les plus grosses erreurs. Ensuite,
les premiers spectateurs éliminent ce
qui ne leur convient pas, expressions trop déplaisantes, scènes
choquantes ou équivoques. Chacun
doit être montré sous un jour favorable, afi n de constituer
de bons souvenirs. Tous les personnages
doivent tenir consciencieusement leur rôle, ils participent à la
composition de la mythologie familiale.
Seules les images signifi catives prennent une place dans l’album.
Il ne reste alors que les erreurs aimables, les pitreries admises,
les distorsions tolérables, juste les
ingrédients nécessaires pour que le spectacle de l’album
ne soit pas trop rigide, et demeure, malgré le sérieux de sa mission, agréable à regarder.
Dans ces conditions de production, les images ne peuvent être
que politiquement correctes. Il est
quasiment impossible d’y surprendre quelque chose. Les hypothétiques événements
cachés sont
introuvables. Il n’y a pas d’indices et encore moins de
preuves.
Embusqué derrière le trou de mon appareil, je me repasse
les photos une à une. Je suis en retrait du
monde, l’ oeil grand ouvert, scrutant un paysage désolé,
peuplé de grains arides qui décomposent
plutôt qu’ils ne composent des visages, des corps, des
objets fi gés dans la gélatine. Je ne pratique
pas un travail, je ne suis pas actif. Je suis reclus. Je me bute à la
frontalité entêtée des images.
Voyeur après coup, chercheur d’indices déçu,
je porte un regard ambigu.
J’invente, j’affabule. Pour prélever
une image à l’image, je retire de l’image autour
d’un nouveau
cadre que j’impose. Je n’ai pas à faire avec des
vivants. Je choisis des décors, je profi te de l’innocence
de mes acteurs involontaires. Je manipule leurs expressions et j’insinue
des menaces, des
souffrances inexpliquées. Je démonte cette volonté de
bonheur affi ché si peu crédible. Nous avons
l’habitude de considérer les photographies comme des
images incontestables de la réalité. Même si
nous connaissons l’activité mensongère des propagandistes
et autres conseillers en communication,
même si nous nous méfi ons des clichés à sensations
de la presse à scandale, notre premier regard
sur une photographie est toujours empreint de cette naïveté,
où l’on pense que «c’est vrai parce
que c’est en photo». L’opération de prise
de vue a lié l’image à un morceau de réalité.
Cette relation
s’impose alors comme une évidence et ne laisse guère
de place à la nuance. Forte de ce lien initial
avec du réel la photographie peut devenir un outil redoutable
pour fabriquer des mensonges et des
vérités simplistes. Je suis dans ce lieu de confl it
et de complicité, petit observateur discret de cette
contradiction, balancé entre mensonge et vérité.
Nées de la réalité, manipulables, «amoureuses
de la déformation», les photographies sont d’une
nature
perverse. Avec elles nous sommes devenus des spectateurs désabusés
du monde. L’abondance
des images forme un spectacle réducteur, insipide et illusoire.
Un écran saturé se constitue devant nos yeux, presque
confortable. Il installe une fissure discrète
insidieuse et profonde entre nous et notre réalité.
Nous croyons être informés de tout, pourtant rien ne
nous touche vraiment. Les appareils photos et
autres caméras sont les accessoires obligatoires des
journalistes et des touristes. Nous sommes installés dans
ce dédoublement trompeur. Il y a peu
d’endroits épargnés par cette calamité.
Caché derrière leurs viseurs ils continuent à pervertir
tout ce
qu’ils voient.
Nous sommes condamnés à vivre avec ce bégaiement
visuel malsain qui génère une quantité pléthorique
d’images. Je ne souhaite pas en créer de nouvelles.
Je regarde celles qui sont à ma disposition,
les plus domestiques. Je prends acte du rapport pervers qu’entretient
toute photo avec la réalité. Je
me sers de ce lien distendu, torturé, mais jamais rompu. Je
ne découpe pas de scènes précises, de
drames explicables. Je reste dans ce territoire favori de la photographie
qu’est l’innommable.
Je me demande comment c’était avant, avant la photographie,
quelle était la façon de penser, de
se souvenir.
Bernard Demenge 1998
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